Denis Roche, du côté de chez Tchou

Rédigé par Grégory Haleux - 10 septembre 2015

 

 

 

 

Je fus assez surpris, au milieu des années 90, de découvrir que Denis Roche, ex-poète devenu photographe et éditeur, avait diversement contribué, dans les années 60, à la collection des « Guides Noirs » aux éditions Tchou. On trouve en effet son nom au sommaire du Guide de la France mystérieuse pour la cartographie, et à celui du Guide de Paris mystérieux pour la rédaction et l'iconographie... Cela me marqua tellement que longtemps je crus ou voulus croire que l'indication « DR », surtout aux dos des 10/18, signifiait « Denis Roche »... avant d'admettre qu'il n'était question que de « droits réservés »...

 

 

Guide de la France mystérieuse, Tchou/Éditions Princesse, 1976

 

 

Guide de Paris mystérieux, Tchou, 1966

 

 

Et c'est sous sa direction que fut réalisé le Guide de la France souterraine.

 

 

Pierre Minvielle, Guide de la France souterraine, Tchou, 1970

 

 

Dans le Guide de Paris mystérieux, il côtoie du beau monde parmi les rédacteurs : les érudits oulipiens et pataphysiciens François Caradec et Noël Arnaud (et Jacques Bens comme secrétaire de rédaction), l'ethnologue et lettriste Jean-Louis Brau, les ethnographes du Paris insolite et arpenteurs de bistrots Robert Giraud et Jacques Yonnet (non pas Jean), Léo Malet, ...

Denis Roche n'est l'auteur que de deux articles, que voici :

 

[pp. 439-441]

 

 

« LOBAU (rue de)

François Villon et le Pet-au-Diable

Au centre même de Paris, derrière l'Hôtel de Ville, en pleine rue de Lobau, M. Emile Rivière a retrouvé la trace d'un véritable menhir qui, si l'on en croit certains, fut « colossal (1) ». M. E. Robertot, en effet, avait signalé, en 1912, dans un article consacré à François Villon, les énormes charivaris auxquels se livraient les amis du « poète exquis, mais louche rôdeur » devant un hôtel appartenant à Mlle de Bruyères (2). Devant cet hôtel se trouvait alors « une pierre énorme, monolithe d'origine inconnue, que le peuple, qui aime à élucider les mystères, appelait le Pet-au-Diable... »
« Or le nom de Pet-au-Diable, ou mieux Pe ou Pet au Deable, ainsi qu'on l'écrivait alors, était également, et depuis longtemps déjà, celui de l'ostel de Coussy devant lequel il se dressait, celui aussi de la Tour quarrée attenant audit ostel, celui enfin de la rue où il se trouvait, comme on le voit sur les anciens plans de Paris. » En effet, ce n'est qu'en 1838 que notre rue du Pet-au-Diable, puis rue du Sanhédrin, puis encore du Tourniquet-Saint-Jean, prit le nom de rue de Lobau, qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Si ce monolithe « d'origine inconnue » n'était pas un menhir, que pouvait-il donc être ? Une simple borne militaire ?
C'est impensable. En effet, les auteurs qui parlent de Pet-au-Diable l'auraient signalé, de même qu'ils auraient mentionné l'inscription dont, comme toute borne d'intérêt topographique, il eût dû être gravé. De plus, tous le dépeignent de dimensions « énormes, colossales » !
Enfin, d'où vient ce nom de Pet-au-Diable ? Jaillot, en 1733, reprenant certaines opinions de Sauval, signale que « la Maison et la Tour dont il s'agit ont été possédées et occupées par un particulier appelé Pétau, qui étoit si méchant qu'on le surnomma « le Diable », dont le nom est resté à la rue (3)».
Quant au poète François Villon, il cite, dans son Testament, un « rommant » qui portait le même nom :

Je luy donne ma librairie
Et le rommant du Pet au Deable,
Lequel maistre Guy Tabarie
Grossa qui est homs veritable.
Par cayer est soubz une table.
Combien qu'il soit rudement faict,
La matière est si tres notable
Qu'elle amende tout le mesfaict
.


Les tribulations du Pet-au-Diable

Ce « pet », donc, celui du dénommé Pétau, dit le Diable, se mit brusquement à courir Paris. En effet, de 1444 à 1452, des conflits violents opposèrent, à maintes reprises, la justice laïque et les écoliers de l'Université.
En 1451, les étudiants de la « bande à Villon » enlevèrent, subrepticement et par provocation, la pierre en question et la transportèrent de l'autre côté des ponts, au mont saint Hilaire (la montagne Sainte-Geneviève, leur fief), au centre du quartier des Écoles.
L'enquête sur la « bourne désenterrée » ne permit pas de découvrir les coupables. Mais la pierre fut transférée en un endroit plus « digne », au Palais, dans la Cité.
« Elle n'y demeura pas longtemps, raconte Auguste Longnon, car les auteurs du tumulte, clercs et écoliers, pénétrant à main armée dans le Palais et tenant la herse du portail suspendue à l'aide de grands chevrons, l'en tirèrent pour la replacer au mont Saint-Hilaire. Bien plus, retournant au Martelet Saint-Jean-en-Grève, ils se rendirent également maîtres d'une borne, nouvelle celle-ci, par laquelle Catherine de Bruyères avait tenu à remplacer, devant sa demeure, le Pet-au-Diable. Ils la firent sceller solidement au mont Saint-Hilaire aussi et, la désignant sous le nom facétieux de la « Vesse », ils y dansèrent chaque nuit au son de la flûte et d'autres instruments de musique. Le Pet-au-Diable et la Vesse, celle-ci surmontée d'une autre pierre longue, celui-là coiffé d'une couronne de fleurs, qu'on renouvelait les dimanches et jours de fêtes, devinrent comme le palladium des libertés universitaires. Et les écoliers, molestant la population parisienne, contraignirent les passants et principalement les officiers royaux d'y jurer la conservation des privilèges de l'une et l'autre pierre (4).»

(1) Émile Rivière : Un nouveau menhir parisien. Ses vicissitudes et sa destruction au XIe siècle, in Comptes rendus de l'Association française pour l'avancement des sciences, Congrès de Nîmes, 1912.
(2) E. Robertot, in Le Journal, 12 mars 1912.
(3) Jaillot : Recherches critiques historiques et topographiques sur la ville de Paris, 1773.
(4) Auguste Longnon : Étude biographique sur François Villon, Paris, 1877.»

 

 

Sainte Geneviève gardant ses moutons. Musée Carnavalet

 

 

et [pp. 670-673] :

 

 

« SAINT-MARTIN (rue)

Geneviève dans un parc

Au nord de l'église se dresse une tourelle, agrémentée d'un campanile en bois recouvert de plomb. Cet édifice abrite la plusvieille cloche de Paris, baptisée « Merry », qui fut fondue en 1331, par Jean de Dinant à Béthune
L'église possède également un tableau curieux, accroché dans la cinquième chapelle du chœur, au sud. Peint à la fin du XVIe siècle, il représente sainte Geneviève gardant ses moutons... à l'intérieur d'un cromlec'h ! L'Inventaire général en donne la description suivante : « Sainte Geneviève est assise au milieu d'une enceinte formée de pierres druidiques, tenant de la main droite sa houlette, de la gauche un livre ouvert ; robe de couleur rouge, manteau verdâtre ; la tête diadémée et nimbée, les pieds nus ; son troupeau composé d'agneaux blancs et noirs est autour d'elle dans l'enceinte. Sur le second plan, à gauche, deux voyageurs passent sur un chemin ; à droite, une femme qui marche en priant, les mains jointes, semble se diriger vers quelque lieu de pèlerinage. Au fond du tableau, dans un grand paysage, on voit la ville de Paris avec ses mouvements, telle qu'elle était au seizième siècle (1). »
Il s'agit ici d'un exemple typique de transformation légendaire de faits à l'origine parfaitement normaux : en 1609, paraissait un ouvrage sur les Antiquitez et Recherches des villes, châteaux et places plus remarquables de toute la France, de Du Chesne.
Cet auteur situait à Nanterre « le parc où l'on tient que cette sainte vierge (Geneviève) gardoit les troupeaux de son père ; parc tout enceint de grosses pierres pour marque éternelle de sa première et simple condition, et parc lequel n'est jamais couvert d'eaux, encore que tous les champs voisins en soient souvent inondés par le debord de la rivière. »
Repris par Du Breul, en 1612, dans son Théâtre des Antiquitez de Paris, le mythe de la « bergère de Nanterre » connut ensuite un succès persistant. Deux thèmes y revenaient comme un leitmotiv : celui de « l’inondation arrêtée » et celui de « la horde impie » (les Huns d'Attila), souvent figurés sous la forme de loups affamés.
Quant à l'énigmatique cromlec'h, une explication en a été donnée, en 1915, par l'archéologue Léon Germain de Maidy. Selon lui, l'enceinte de pierres qui entoure la sainte sur le tableau de Saint-Merri pourrait bien être un symbole mystique, analogue à l'hortus conclusus (jardin fermé) qui a joué un grand rôle dans l'iconographie chrétienne, au XVe et au XVIe siècles. On appliquait alors à la Vierge Marie les paroles du Cantique des Cantiques :
« Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée. »
Marie fut donc fréquemment entourée d'un treillis ou d'un clayonnage, d'une palissade ou d'une muraille.
Seulement, un cromlec'h n'a rien d'un jardin fermé : les pierres plantées ne se touchent pas ! A cela M. Germain de Maidy apporte une réponse intéressante : « Ce n'est pas là, en effet, un véritable Hortus Conclusus. Le peintre, ou celui qui avait donné la commande au peintre, aurait eu plutôt l'intention d'entourer Geneviève d'une de ces enceintes mystérieuses dont l'origine se perd dans la nuit des temps préhistoriques, et auxquelles le peuple accordait sans doute, comme aux haches de pierre, un caractère sacré, une vertu talismanique. Surtout s'il se les représentait hantées par les esprits qui, rendant leurs abords dangereux et redoutables, les transformaient en inexpugnables citadelles (2). »
Au n°254 de la rue Saint-Martin, l'église Saint-Nicolas-des-Champs possède également un tableau représentant sainte Geneviève gardant ses moutons. Ce thème de la légende de la sainte n'est cependant pas très répandu. En fait, trois églises de Paris seulement en conservent le souvenir pictural. La troisième est Saint-Médard. A Saint-Nicolas-des-Champs, le tableau se trouve dans la sixième chapelle de la nef, du côté sud.

(1) Inventaire général des richesses d'art de la France, t. 1, Paris, 1876.
(2) Cité par Marcel Hébert in Bulletin de la Société préhistorique française, 22 avril 1915.»

 

 

On voit par ces deux articles que Denis Roche était particulièrement intéressé par les menhirs, ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait qu'en 1969 parut, toujours chez Tchou, un livre de lui intitulé Carnac ou les mésaventures de la narration, avec des photographies de Jean-Robert Masson (qui dirigea un temps la collection des « Guides Noirs »).

 

 

Denis Roche, Carnac ou les mésaventures de la narration.
Réédition chez Jean-Jacques Pauvert/Suger, 1985.

 

 

 

 

 

 

Quelques extraits de Carnac ou les mésaventures de la narration :

 

 

« Qui se frotte au mégalithisme, qui tente de l'observer sans détours, dans sa variété, dans son émiettement, éprouve très vite cette obsession que rien n'est plus fascinant que le spectacle des altérations de la pensée naturelle. Cette pensée naturelle, celle qui nous occupe naturellement, se trouvant tourner à vide, en roue libre, complètement à côté du problème - car ces grosses pierres sont un problème - qu'elle est censée débrouiller, sinon du moins développer devant nous.
En même temps que cette fascination s'empare de nous, avec son cortège de non-sens et d'aberrations, une tentation nous assaille : celle de jouer davantage à ce non-sens, à cette impossibilité de rechercher un sens qui nous soit naturel devant ce défilé d'incongruités pierreuses. La tentation d'accumuler la mésaventure qui nous a fait nous trouver, brusquement, du haut du siège artificiel de la voiture, face à un gros dolmen, ou à mi-chemin d'une allée plantée de menhirs.»
[p.9]

 

 

« Autour du mégalithe notre narration se déroule sans convenir. Elle est inconvenante. Nous sommes l'inconvenance et la narration à la fois se propageant autour du monument et le guignant de l'oeil. En fin de compte personne se s'était jamais montré méfiant devant ces pierres-là, comme Fontenelle devant les oracles, et j'étais toujours là, dans la cour de la ferme de Crucuno, sourd aux textes qui me parlaient des dolmens et des menhirs.
Affaire soulevée donc d'une problématique qui situe la description littéraire, touristique et scientifique (c'est la même narration, tous comptes faits) dans le même temps, et le même ton, que la pratique des rapports qui nous lient, nous qui regardons, à l'objet de nos convoitises. Le dolmen nous échappe par son incongruité dans le temps et l'espace civilisés comme il nous échappe face aux moyens que nous possédons actuellement de le décrire et de le raconter. Ou si l'on préfère : sa signification n'existant pas, est-il possible que signifie à son tour la façon que nous avons de le raconter ? »
[p. 12]

 

 

« Une heure avant la tombée de la nuit, nous arrivons en vue de Carnac. Comment y arrive-t-on ? Bien sûr, en rêver quand on ne l'a jamais vu, en discourir sans jamais l'avoir étudié, tout cet amalgame d'une fantaisie agréable comme on peut concevoir n'importe quel esprit fertile dans l'art d'évoquer, voilà bien toute une aura que la réalité brutale telle qu'elle apparaît à un petit croisement de route en venant d'Auray transforme en l'assassinant quasiment. Se trouver nez à nez avec des pierres ordonnées en files, mais mal équarries, mal orientées, trapues (les plus hautes et pointues sont à l'autre bout, vers l'ouest), avec des trous de place en place, des manques qui choquent, des pierres qui sont des losanges fichés dans la terre battue, d'autres qui penchent sans art, d'autres encore mangées par les touffes d'ajoncs, voilà bien qui déconcerte. Et par-dessus tout sans doute leur couleur claire. Du décor de carton clair. Rien qui puisse prêter à la moindre mythologie immédiate. Rien qui émeuve un tant soit peu. Ça n'est pas beau, et c'est sans doute ce qui irrite quand on est si bien habitué à ne reconnaître que l'esthétique des choses, hommes de civilisations bien précises, hommes civils que nous sommes devant tout objet. Prodigieuse exaltation aussi qui s'empare de moi à l'idée d'être enfin aux prises avec un matériau fait d'objets indéfinis mais achevés, privés de tout appui esthétique. Assurés ainsi d'en être débarrassés par la vertu des pierres elle-mêmes, nous pouvons voir à loisir, de façon toute brute, ce qui s'étend devant nous.  » [pp. 62-63]

 

 

« Les pourquoi sont ici trop insupportables, et le plus insupportable encore est bien que c'est précisément devant les alignements que ces pourquoi nous encombrent le plus : pourquoi y a-t-il tant de rangées et tant de pierres, alignées dans telle direction ? Pourquoi les pierres vont-elles vers l'Est en décroissant ? Pourquoi y a-t-il un cromlec'h décalé à leur extrémité ? Pourquoi les pierres sont-elles plantées par leur côté le plus pointu ? Et pourquoi y a-t-il des exceptions à chacun de ces pourquoi ? Etc., les pourquoi marquant ici une loi significative de notre déception, de notre étonnement, et de ma mésaventure...  » [p. 166]

 

 

« Aujourd'hui, le temps s'étant mieux levé que jamais (de quoi d'autre que du temps pourrions-nous parler ici, quand nous ne parlons pas des pierres ?), nous décidons de nous livrer complètement aux formes de nos pierres, à leur étrange comportement formel, et cela dans leur plus grand animosité, car, reconnaissons-le, il y a comme une sorte d'excitation furieuse, dont nous avons bien l'impression qu'elle est mutuelle, des pierres à notre adresse et de nous-mêmes à leur encontre. Et c'est dans leur forme la plus simple qu'elle nous convient le mieux à cette excitation. » [p. 201]

 

 

_______________________

 

 

A propos de son passage chez Tchou, Christine Ferrand dans son article « Clandestin » (Livres Hebdo n° 518 du 13 juin 2003), rapporte ces paroles de Denis Roche :

 

 

« C'était une époque formidable. Claude Tchou était un fou de littérature, très cultivé, mais aussi passionné par l'objet livre. Je l'ai vu recommencer entièrement la composition d'un livre parce que, tout d'un coup, il trouvait que la justif n'était pas bonne ou qu'il fallait changer de papier. C'était passionnant. Toutes les semaines, on se réunissait pour gamberger : qu'est-ce qu'on pourrait bien faire ? En sortant de la réunion, l'un cherchait l'auteur qui pourrait écrire le livre qu'on avait imaginé, un autre essayait de trouver l'iconographie appropriée. Si un auteur n'allait pas assez vite, on s'y mettait tous. »

 

 

Chez Tchou, Denis Roche fut aussi responsable de l'édition des Amours du chevalier de Faublas, de Louvet de Couvray (1966), d'une Anthologie de la poésie française du XVIIe siècle (1969), et de La Liberté ou la Mort (1969), recueil de citations de la Révolution Française.
Il y dirigea aussi la collection « Histoires et légendes noires » (1968-1970).
Enfin, il s'occupa de l'iconographie de nombreux ouvrages, notamment du Grand Dictionnaire de Cuisine, d'Alexandre Dumas (1965), de L'Erotisme et la femme : de la pudeur à la perversion (Cercle du Livre Précieux, 1969) et des Oeuvres complètes d'Emile Zola (Cercle du Livre Précieux, 1966-1970).

 

 

Classé dans : Lectures - Mots clés : Denis Roche, Tchou

Écrire un commentaire

Quelle est la dernière lettre du mot xqeesw ? : 

A propos

Blog de Grégory Haleux
contact :
ellipse_et_laps[at]yahoo.com

[lire la fuite]


Catégories

Derniers commentaires

Archives

Mots clés

RSS