H ! Hache ! Hasch ! Hallucinations de la lettre H, de Jacques Barbaut

Rédigé par Grégory Haleux - 26 février 2016

 

 

 

 

AH! après avoir anthologisé le A, Jacques Barbaut hallucine le H !
Et ceux qui découvriront A As Anything après H ! Hache ! Hasch ! pourront se dire Ha ! voire Ha Ha ! comme le singe cynocéphale papion de Faustroll. [*]

 

Ne cachons tout d'abord pas notre ahurissement à comprendre que le gouvernement suscita, par le biais d'une réphorme, une ystérie sur l'horthographe, à seule fin de préparer le terrain à une hallucination collective autour de H ! Hache ! Hasch ! Je vois d'ici la tarentelle des lecteurs, dans une nuit noire et jaune !

 

Car dès le « Harpon » inaugural nous sommes happés par des leçons de langue sur le H [**], souvent sous forme de coups de hache en lalangue, que Bartlebaut le Scribe a dénichées chez des maîtres tels Saussure (une pointure en la matière), Hugo le pohète amusé (« Ôter l'« h » du thrône, c'est en ôter le fauteuil », p.19 : voilà donc pourquoi il y a tant de fauteuils à l'Académie [***]), l'onomatopologue Nodier, le merdecin Rabelais en graphie des origines, et bien d'autres, et bien d'autres, essentiellement des fous ès linguisterie configurant la plus belle constellation, effectivement propre à déclencher le phantasme [****].

 

Nous saisissons donc que, pour Barbaut, H est la lettre [*****] de la même façon que la 'pataphysique est la science.

 

Ainsi démontre-t-il que la lettre contient toute l'Histoire, avec sa grande Hache : dans H ! Hache ! Hasch !, la mort est partout avec ses guerres, ses héros, sa guillotine, ses hôpitaux, ses homicides, ses Assassins, d'Hastings à Hiroshima, d'Hassan i Sabbah à Hitler... Mais aussi avec son mini hachoir, délivrant menu-menu des morceaux de vies pleines d'(h)ardeurs [******].

 

Barbaut appréhende le H par tous les sens déréglés. Il fait travail d'haschimiste, son compendium est un corpus hermeticum : il dévoile les secrets du H sous lequel se cachent les secrets du monde [*******].

 

Cette révélation s'opère souvent dans le jeu entre le texte cité et le titre ou le commentaire qui lui est adjoint, et dans une grande variété de jeux de mots et de lettres, d'oulipismes. Barbaut manipule aussi l'ymage : le calembour plastique, le calligramme et plus encore la poésie visuelle ou, comme disait Jérôme Peignot, la typoésie.

 

Cette utilisation de l'ymage et de la lettre dans le cadre de la page considérée comme surface d'art implique que, dans ce grand dérèglement, tout soit réglé au millimètre. Le résultat est très beau. [********]

 


__________

 

[*] Cette introduction fut notée durant ma lecture d'H ! Hache ! Hasch ! : je fus ravi de me rendre compte qu'en sa dernière section — «hashtags» — Barbaut avait tout prévu, en miroir qu'on vexe :
« Hache ! Hasch ! H !, qui est une suite de A As Anything, permet de passer au Ah !, au Ah! Ah!, de recommencer quasi d'articuler. Comme Ha! », p. 94 ;
sans doute faut-il, en ce, voir hasard objectif plutôt qu'obtus rateur.

 

[**] Le h, l' h voire la h (nous avons le choix quant au sexe à attribuer à H, sans lequel nous resterions cois, comme la grenouille du Prince des Penseurs avant qu'elle ne grimpe sur l'échelle de l'entendement pour mesurer quelque excès)

 

[***] N'est-il pas étonnant à ce propos que le H le plus sonore soit le dit aspiré quand celui, pis que muet, devenu invisible à force d'être imprononcé, peut lui aussi être considéré comme aspiré, par l'Académie grande aspireuse de fauteuils et de chapeaux chinois ? Le comprenez-vous ? Moi pas.

 

[****] Artaud, Michaux, Queneau, Rimbaud, Lucot, Roubaud, Jarryo, Ciriero, Brisseto, Lacano, Beckett-Ho, et cetero.

 

[*****] Au moins pour l'Heure, où l'or loge (cf. Breton, « Je cherche l'or du temps »).

 

[******] Faut-il avoir honte de comprendre la pornographie de la page 83 comme une suite à l'union de, hum, Sollers & Kristeva en double-page 28-29 ?

 

[*******] « Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée », Kafka cité page 14.

 

[********] Barbaut aurait pu proposer son livre aux éditions Hachette mais cette extrême cohérence aurait été négligence : vraiment, c'est beau, chez NOUS.

 

 

H ! Hache ! Hasch !
Hallucinations de la lettre H
,
de Jacques Barbaut
NOUS, collection « disparate »
112 pages, 2016, 16 euros

 

Classé dans : Nouvelles Impressions - Mots clés : Jacques Barbaut, éditions NOUS, 'Pataphysique - aucun commentaire

Les Chants de Maldoror, illustrés par TagliaMani

Rédigé par Grégory Haleux - 03 mars 2013


 

 

 

Il nous faut régulièrement revenir aux « marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison », à ces Chants de Maldoror de l'« impensable comte de Lautréamont » (disait Artaud), parodie de roman noir portant la littérature à ses limites, monstre poétique d'une folle ambiguïté. Il nous faut y revenir, c'est une hygiène.

Le livre qu'en ont tiré les éditions La Baconnière est pour cela parfait. Son grand format (19x26) convient bien aux longues phrases de Lautréamont, à multiples parenthèses et incises. Le fond noir sur lequel apparaît, régulièrement mais toujours par surprise, le texte, est lui aussi tout à fait adapté au cauchemar maldororien.

Il y a surtout les illustrations qui accompagnent admirablement les Chants. Venant après Salvador Dali, René Magritte, Jacques Houplain ..., et L.L. de Mars, c'est ici un jeune graphiste, TagliaMani, avec des dessins en pixels. TagliaMani, qui dessine par ailleurs à l'encre ou au crayon, explique qu'il a choisi pour ce projet ce « media froid » de la tablette graphique parce qu'il apporte une « texture fragmentaire qui pour moi convient parfaitement à Maldoror ». Cette texture, granulée et tremblée, apporte à l'illustration un effet organique évoquant « la nature en décomposition » qui colle très bien au bestiaire et à la flore de Lautréamont. Entre modernisme et tradition – car proche par l'effet de l'encre ou de la gravure –, ces dessins noirs sont d'une ambivalence qui fait écho à celle de l'oeuvre. Accentuant le double sens, certains dessins sont imprimés sur papier transparent et s'accouplent à d'autres.

Le livre se termine par une postface de Jean-Jacques Lefrère qui m'apparaît comme la seule ombre au tableau : il y aurait eu beaucoup mieux à faire. Lefrère se contente de nous balader, un peu trop longuement, dans le Paris de Lautréamont-Ducasse, au sujet duquel il nous évoque quelques coïncidences peu excitantes, et de nous expliquer, tout aussi longuement, avec force citations, les plagiats de Ducasse pour les comparer, bêtement, à ceux de Houellebecq qui défrayèrent la chronique il y a trois ans... Comme si c'était la même chose...

 

 

 

 

Oh ! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger une figue ! Je n'invente rien : les livres antiques ont raconté, avec les plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j'ai essayé de le faire. C'est très difficile d'apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu'un sentiment de répugnance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh bien, j'ai été témoin de quelque chose de plus fort : j'ai vu une figue manger un âne ! Et, cependant, je n'ai pas ri ; franchement, aucune partie buccale n'a remué. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement, que mes yeux laissèrent tomber une larme.  « Nature ! nature ! m'écriai-je en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, la figue mange l'âne et le ténia dévore l'homme ! » Sans prendre la résolution d'aller plus loin, je me demande en moi-même si j'ai parlé de la manière dont on tue les mouches. Oui, n'est-ce pas ?

 

 

 

 

Quelques liens :

 

– description du livre sur le site de La Baconnière
– présentation du livre en vidéo
quelques images du livre
d'autres dessins de TagliaMani

 

 

Classé dans : Nouvelles Impressions - Mots clés : Lautréamont, Isidore Ducasse, Maldoror, TagliaMani, éditions La Baconnière, Jean-Jacques Lefrère - aucun commentaire

Entretien avec Dominique Meens autour de Vers - 3/3

Rédigé par Grégory Haleux - 27 février 2013


 

 

Troisième et dernière partie de l'entretien avec Dominique Meens au sujet de son livre Vers (P.O.L, 2012). [première partie] / [deuxième partie]

 

 

 

On savait déjà que tu embrassais les arbres (on peut à ce sujet écouter une belle série radafionique). Dans Vers, tu leur parles : le fais-tu vraiment en promenade ?

 

Bien sûr.

 

 

Entends-tu des strophes, reconnais-tu des formes poétiques dans le chant des oiseaux ?

 

Non, ni de musicales, d’ailleurs. Il faut pour cela les importer comme ont fait Messiaen, Mâche, Redolfi, chacun à sa manière ; ou Kate Bush qui a repris le chant d’un ramier et celui d’un merle, le premier pour un motif rythmique, le second pour le décor, dans son Aerial.

 

 

Dans ton livre, une série de poèmes, d’une certaine forme, est consacrée au chardonneret. Une autre à la corneille. Sont-ce des oiseaux préférés ?

 

Une facilité serait de répondre que mon oiseau préféré est celui que j’écris. Que j’écrivais. Car je ne suis plus attaché à ce motif comme je l’ai été. Ce livre, je désirais qu’il fasse fiction comme j’ai dit, mais je voulais également qu’il soit bâti de textes qui m’étaient venus à différents moments. Les poèmes À propos du chardonneret tiré du premier volume de l’Ornithologie du promeneur, datent des alentours de 1985. Francis Gorgé les avait mis en musique ; ces partitions sont malheureusement perdues, je crois. Les corneilles du Mur en face tiré du troisième volume doivent dater de 1995 ou 1996, je pense.

 

Nous avons là un dialogue à temps morts. Une nouveauté induite par l’échange numérique. Aussi, des questions qui me seraient venues dans un dialogue oral au coin bon de la rue des couilles, et qui auraient été suspendues, puis tues, puis oubliées, demeurent. Je les tripote au coucher. Que me veut-il ? Il n’est pas journaliste que je sache, ni critique littéraire. Qu’est-ce qui a bien pu le décider à me questionner ? Vient ce qui m’inquiète, ce qui me questionne : a-t-il vu, car je crains que no, le dessin de l’ouvrage, avec sa brisure ? Les sonnets, oui, évidemment, les oiseaux, les arbres, comme ils sont audibles, certes ! Tout cela, verdure qui cache la forêt, parences trop honnêtes. Et le miroir à deux faces, et qui tourne ? Et de remuer ces trois vers :

 

la nuit a deux faces
la vôtre où tout sombre
la nôtre où vous êtes

 

où j’entends du même pas, qui fut une longue station,

 

la nuit à deux faces
la vôtre où nous sommes
la nôtre où vous êtes

 

Nuit des chênes et hêtres, dans mon dos, la leur, celle, réelle, des astres qui gravitent, avec des chevaux fumants à l’écurie ; et face à moi, la cuvette très vaguement luminescente du bourg, la nuit des gens qui parlent. Et qu’il suffit de me retourner pour les y mettre, ces bois, ce taillis sous futaie, pour à leur menace leur opposer la nôtre, celle du nombre et des abattis, celle du trait de peinture par le travers des troncs. Et le vers retord retordu plus tard avec des arbres effacés d’un vous qui pourrait être aussi bien le lecteur. La nuit de Vers aurait deux faces. Ni plus ni moins franchement :

 

[vəʁa] deux faces
la tienne où je suis
la mienne où [tyə]

 

 

Tu recycles donc. Et – voyons l’exemple d’À propos du chardonneret dont tu fais trois poèmes – tu le fais en séparant, arrachant, décomposant. Encore Wolman. Cela me fait penser d’ailleurs que les sonnets à vers blancs dont nous parlions pourraient aussi être vus comme des sonnets décomposés, des déchets de sonnets. Il y a aussi un poème avec des parties [illis.]

 

Je dois dire que le « recycler » m’a quelque peu crispé. Cependant, puisque je lis Lacan et ses « poubellications », je l’accepte. Il est écrit « [illisible] » plusieurs fois dans un poème recyclé d’un cahier, là où je n’ai pu me relire, et une fois dans un autre poème recyclé du même cahier, pour une autre raison. L’allusion aux « généticiens des textes » est sensible, je pense, et je ne vous dirai pas ce que j’en pense : sachez toujours que je n’ai pas d’archives.

 

 

Et le recueil se termine par une série de 8 poèmes allant s’amenuisant, comme plusieurs états de décomposition. Il y est d’ailleurs question d’un oiseau qui aime aussi la décomposition : le vautour et plus particulièrement le condor. Ça pue singulièrement dans cette série finale : « l’odeur de merde ici masque celle du sang ». J’y crois voir une vision du monde moderne.

 

Vous croyez bien. « chaque jour a son fait d’une sale clarté » dit-il plus haut. Faites cette expérience amusante, feuilletez cette partie, vous la verrez disparaître vers le bas. Où retrouver ce qu’André Markowicz entendait traduisant Hamlet : Worms, worms, worms.

 

 

Nous avons là une bonne fin mais, après un autre temps mort : j'aurais bien interrogé sur l'amour, le troubadour ou trouvère mais l'ogre m'ayant tiré de force dans sa forêt essentielle, cela devenait délicat. Et puis, je tombe moi aussi sur Lacan, que je propose en écho : « Le poète se produit d'être mangé des vers, qui trouvent entre eux leur arrangement sans se soucier, c'est manifeste, de ce que le poète en sait ou pas »

 

 


 

 

<= Première partie de l'entretien / <= Deuxième partie de l'entretien

 

 

 

Quelques liens :

 

– la page de Dominique Meens sur le site des éditions P.O.L
quelques poèmes de Vers dits par Meens sur des musiques de Gorgé
Assezvu, le site de Dominique Meens et Francis Gorgé
« Les Embrasseurs d'arbres », série d'émissions diffusée sur Radio Grenouille

 

 

Classé dans : Nouvelles Impressions - Mots clés : Dominique Meens, entretiens, P.O.L - aucun commentaire

La Chasse au Snark, trad. Louis Aragon, illustr. Mahendra Singh

Rédigé par Grégory Haleux - 22 février 2013


 

 

 

Entre les deux Alice et Sylvie et Bruno, Lewis Carroll écrit son chef-d'oeuvre de nonsense : La Chasse au Snark (1876). L'auteur explique ainsi sa composition :

 

 

Je marchais au flanc d'une colline, seul, par une brillante journée d'été, quand soudain me vint à l'esprit un vers : Car le Snark, bel et bien, était un Boojum, figurez-vous. Je ne sus pas, alors, ce que signifiait ce vers : je ne sais pas, maintenant, ce qu'il signifie ; mais je le notai par écrit ; et quelque temps après s'imposa à mon attention le reste de la strophe, dont le vers en question se trouva être le dernier vers : et c'est ainsi que, petit à petit, à mes moments perdus au cours de l'année ou des deux années suivantes, se constitua de petites pièces et de morceaux le reste du poème, dont cette strophe se trouva être la strophe finale.

 

 

Et au final, ce long poème s'avère bien déconcertant, délirant. Qu'est-ce que le Snark ? Nous apprenons que l'animal se lève tard, que les calembours l'attristent, qu'il aime les appareils à douche, qu'il a de l'ambition et qu'il y a deux espèces : celle qui a des plumes et mord et celle qui a des moustaches et égratigne... Enfin, nous savons comment il faut le chasser :

 

 

Ils le traquèrent avec des gobelets ils le traquèrent avec soin
Ils le poursuivirent avec des fourches et de l'espoir
Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon

 

 

C'est à peu près tout ce qui est raconté de la chasse elle-même menée par un drôle d'équipage. Les lieux-mêmes sont indistincts : le capitaine de l'expédition se sert d'une carte « parfaite et absolument vide ». Nous avons affaire à une parodie d'épopée, un voyage de recherche, dit Jean Gattégno, constitué d'épisodes rappelant le genre épique : un rêve oraculaire, une prophétie, une descente aux enfers... Le sous-titre annonce admirablement la folie furieuse de cette aventure : « une agonie en huit crises »...

C'est une agonie et même, telle que vient de la rééditer Seghers, une aragonie. C'est Louis Aragon qui, le premier, traduisit en français le poème de Carroll, traduction qui fut publiée par la maison d'édition artisanale de Nancy Cunard, alors maîtresse du surréaliste, Hours Press, en 1929 (Aragon lui-même imagina et composa la maquette de couverture). Aragon vint au bout de sa traduction en cinq jours, dit-on, et c'est une réussite, même si les vers sont non-rimés et ont une métrique irrégulière. Mais l'on comprend mieux ce choix en lisant son article « Lewis Carroll en 1931 » (Le surréalisme au service de la révolution n°3) s'en prenant à certaines traductions françaises qui, voulant respecter la forme, mètre et rimes, dénaturent l'oeuvre :

 

 

Je ne vois pas l’utilité même dans un livre publié pour les « étrennes » de traduire en mauvais vers français, les divers poèmes d’Alice, alors que le simple mot-à-mot est plus voisin de la poésie vivante, et que pour le jeu cruel de Carroll avec la poésie traditionnelle anglaise rien ne peut en passer dans ce mirlitonage de ses vers et qu’enfin, puisqu’on ne serine pas aux enfants français le Chant d’Hiawatha, par exemple, il est inutile pour atteindre le nombre de pieds désirables, de torturer des mots qui sont dictés par l’arbitraire, à l’aide d’une syntaxe pleine d’inversions et d’archaïsmes elliptiques. [...] Il y aurait lieu de souhaiter qu’une édition critique des œuvres de Lewis Carroll rappelle aux traducteurs la nécessité de respecter même le non sens.

 

 

L'autre intérêt de cette réédition est qu'elle se présente sous la forme d'un roman graphique, avec des dessins remarquables, au style proche de la gravure sur bois, de Mahendra Singh. Celui-ci accentue à plaisir l'onirisme, en jouant du décalage, des rencontres plus ou moins fortuites, et du clin-d'oeil. Ainsi reconnaît-on de nombreuses références à des oeuvres [pré-]surréalistes : René Magritte, Giorgio de Chirico, Alberto Savinio, Marcel Duchamp, Salvado Dali, Jérôme Bosch... Dans la postface où il se montre un fin connaisseur de Lewis Carroll, l'illustrateur dit avoir « employé les techniques du surréalisme, avec jeux de mots et devinettes » et ainsi composé des « plaisanteries et [des] puzzles ».

 

 

 


 

 

 

 

- description du livre sur le site des éditions Seghers
- ce qu'on en dit chez Echos Art 
- le blog de Mahendra Singh

Classé dans : Nouvelles Impressions - Mots clés : Lewis Carroll, La Chasse au Snark, Louis Aragon, Mahendra Singh, Seghers - 4 commentaires

Entretien avec Dominique Meens autour de Vers - 2/3

Rédigé par Grégory Haleux - 13 février 2013


 

 

Deuxième partie de l'entretien avec Dominique Meens au sujet de son livre Vers (P.O.L, 2012). [première partie]

 

 

 

Vers, c’est aussi la préposition indiquant la direction. Si ta marche en forêt est dérive, le poème, lui, suit des chemins quelque peu balisés : le mètre, la rime, la strophe... Alors, vers quoi, la marche poétique ?

 

En forêt je ne dérive pas tant qu’on croit. Je pars de chez moi et j’y reviens. Vu de haut l’itinéraire est un peu patate, mais abstrait c’est un rond. Gil J Wolman proposait que les tableaux de départs, dans les gares, indiquent de fausses destinations. Vous prenez le train pour Marseille, vous arrivez à Berlin. Nous n’en sommes pas là de la dérive. Je me propose le vers de dérive. Le vers est-il un chemin ? Le mètre, la rime, la strophe, sont-ils des balises ? Le vers revient de l’ouvert, voilà ce dont je suis rassuré. Hopkins remarque et cela m’a beaucoup frappé parce que je l’avais remarqué avant de le lire, qu’on ne touche rien en compagnie, même d’un ami. Seul dans les bois, seul aussi bien sur les quais, dans les zones pavillonnaires de banlieue, l’ouvert est disponible, où le réel paraît. C’est entraînant, il faut faire gaffe. J’en reviens donc, de ces épiphanies, comme certains disent, mais ce n’est pas mon vocabulaire parce que je ne tiens pas de ce discours, et des vers, parfois, accompagnent ce retour. Si la dérive n’est pas ce qu’elle sera, peut-être puis-je dire que mes vers dérivent du peu qu’elle est, aujourd’hui.

 

 

Ton livre est empreint de tradition poétique. La plus visible est le sonnet qui constitue près de la moitié du recueil. Comment t’inscris-tu dans cette grande continuité historique du sonnet ? Pourquoi lui, qu’y trouves-tu ?

 

Comme dit mon ami Jacques Demarcq, le sonnet c’est à peu près quatorze vers. Quatorze vers, c’est à peu près le nombre de vers que je pouvais écrire quand je marchais à la Croix. La promenade qui a drivé (voilà le drive anglais qui me revient) la longue laisse dite au bord de la mer dans l’Aigle abolie à laquelle j’ai trouvé place dans Vers dura deux bonnes heures en plein vent dans la Crau, et j’étais en compagnie de Jean Lewinsky. Pas moyen d’écrire dans le seau de la tête, mais l’ouvert malgré tout m’avait frôlé, il faut croire, puisque j’ai pu écrire quelques mois plus tard en puisant à pleins seaux, le vers à la gouverne. Quant au comment, c’est à l’autre de me le dire. Le comment de l’inscription, n’est-ce pas, n’est pas d’mon r’sort. C’est le sort de l’autre, celui du comment et du pourquoi. « À peu près quatorze vers » Demarcq, L’Hécatombe à Diane D’Aubigné, Conte d’amour Villiers, allez et devisez, la messe est dite.

 

« What began as a literary device became a form (nay, norm) of existence » Brodsky. (à renverser, aussi)

 

Le sonnet me fut bonne chaussure au pied. Comme Bernard Vitet refusait de porter un jean, je ne portais jamais de ces chaussures de sport qui se fabriquent en Chine. Un jour, j’ai décidé de courir une heure chaque jour. J’ai acheté une paire de ces trucs moches mais confortables. Je n’en suis pas mécontent. Anneke Brassinga me visita un été à l’orée de Bercé. Nous voilà partis faire un de mes tours dans les bois. Approchant d’une fondrière, la voilà qui se déchausse, qui franchit la flaque en pataugeant, et qui poursuit la promenade pieds nus. Elle en était très satisfaite. Le pied nu est une autre forme traditionnelle. Sur les rives du Napo, Gustavo nous demandait de chausser des bottes, il marchait en tongs. Je suggérais qu’il voulait nous impressionner : nous risquions d’être mordus par le serpent, piqués par la mygale, sucés par la tyrannosaure, percés par la raie, électrocutés par la torpille. Et lui de couper une branche, une tige, par-ci par-là, pour faire couleur locale, le chemin à dix mètres, caché dans la verdure. Je ne trouve rien dans le sonnet, je m’y trouve bien, à l’occasion. Et « tradition », c’est le mot qui indique le changement de discours. Quant au vers, D’Aubigné ne m’est pas plus mort’ que Wolman ; Venaille plus vivant qu’Ovide.

 

 

Je compte, comme le commissaire Baillieu, 36 sonnets. Mais j’ajouterais (+8). Il y a 8 sonnets que je dirais potentiels. C’est-à-dire des sonnets d’« à peu près quatorze vers », ou pas tout à fait, sinon pas du tout. Un exemple :

 

 

arbres vous m’appelez j’approche
celui-là me fait signe lequel et pourquoi
mes bras main et joue sans reproche
les voici étranger soudain seuls toi et moi

 

 

 

 

 

 

un autre plus loin me voudrait
bras offerts et joue sans regret
allons je cours du chêne au hêtre qui soupire

 

 

 

arbres devinez-moi car les hommes vont rire

 

 

Les blancs correspondent exactement à l’espace nécessaire pour inscrire un quatrain et former un tercet. S’agit-il de vers plus blancs que blancs ? À l’encre sympathique ? De silence ? Autour de ces espaces, ce qui se dit est souvent lié au silence : « soudain seuls toi et moi », « hêtre qui soupire », « couard pleutre poète nous nous comprenons » (à demi-mot ?), « eux inaudibles », « eh là me répondrez-vous », « va-t-il nous entendre à la fin »... Et le silence n’est pas seulement là, il est présent dans chacun de tes poèmes. Alors, Meens et le silence ?

 

Ce sont des sonnets. S’il m’arrive d’écrire des phrases à l’encre sympathique – la chose est aisée en utilisant les logiciels de traitement de texte, il s’agit ici non pas vraiment de silence, mais de se taire. Si le lecteur pouvait en faire autant, ce ne serait pas mal. On peut plus facilement le conduire à écouter ce qui vient dans le blanc au cours d’une lecture, ou à la radio. Je disais plus haut que je mettais les vers dans la bouche pour les voir. Une exagération comme il y en a tant. C’est encore pour les entendre, mais autrement, par l’oreille, venus de l’extérieur. Qu’entend-on exactement entre les oreilles ? J’ai tenté d’entendre autre chose que des signifiants, m’étant fait cette réflexion. Une volée de cloches. Une sirène. Un chant d’oiseau. Pas facile, beaucoup moins net. Se taire, donc. Avec deux objectifs possibles. L’un, écouter. L’autre, approcher le silence. Que je pourrais écrire : l’un, écouter l’autre ; approcher le silence. C’est d’écouter l’arbre, à l’occasion de ce sonnet-ci, que s’approche le « monde » qui se tait, laissant paraître entre son bruit le silence. D’aucuns diraient : le silence du réel ; le silence impossible ; Pascal immédiatement. J’ai cesse d’écrire quand je promène. Il m’arrive heureusement de ne pas écrire, de me taire, d’entendre d’abord de mieux en mieux, puis de ne plus rien entendre du tout, coulé dedans complètement. Dans ces dispositions, le grand accueil est inévitable. On en revient, et vite. On ? Mais oui, qui n’en revient pas ?

Je reviens à la belle forme sonnet. Ces dialogues que je compose avec les hêtres de Bercé, j’ai vu qu’il était heureux de leur donner cette forme. Dans le cours de leur écriture, pendant le séjour sous la futaie, taiseux, vidé, ou jouant à appeler un pic en frappant l’écorce comme ils font – et il vient, et le cœur bat de le voir tournicoter là-haut sur le tronc à « ma » recherche –, les intervalles sont très longs et inégaux. Revenu, il s’agit d’œuvrer, de fiction, raté ou pas il s’agit d’art et là, le sonnet fait ses preuves. Le sonnet, c’est l’autre épreuve.

 

 


 

 

<= Première partie de l'entretien / Troisième partie de l'entretien =>

 

 

Classé dans : Nouvelles Impressions - Mots clés : Dominique Meens, entretiens, P.O.L - 1 commentaire

Fil Rss des articles de cette catégorie

page 1 sur 2 suivante

A propos

Blog de Grégory Haleux
contact :
ellipse_et_laps[at]yahoo.com

[lire la fuite]


Catégories

Derniers commentaires

Archives

Mots clés

RSS