Le prof ne rit pas, d'Andry Sorgue

Rédigé par Grégory Haleux le 12 février 2013


 

 

 

Le prof ne rit pas, d'Andry Sorgue (La Table Ronde, 1964), apparemment encore (!) disponible chez l'éditeur, est une anthologie de rapports adressés par des chefs d'établissements de l'enseignement secondaire à leur Recteur, Inspecteur ou Ministre. Elle montre à quel point l'enseignement fut puritain, policier, répressif jusqu'à produire des mutineries. Mais aussi jusqu'au risible et le franchement tordant, grâce à la bêtise professorale et à l'effronterie d'élèves classés ici en « vicieux, corrompus », « meneurs, insolents, fortes têtes » et « perturbateurs sournois ». Parmi mes préférés, voici quelques uns de ses rapports à la hiérarchie :

 

 

 

 

Monsieur le Recteur,

 

J'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux, le 2 mai..., diverses pièces relatives à M. X, professeur d'allemand dans notre lycée, à savoir :

1) Un faire-part imprimé adressé à M. le Censeur du lycée par lequel il est invité à assister à la cérémonie fictive du mariage de M. X. Le texte est rédigé de la manière suivante :

« Monsieur X a l'honneur de vous faire part de son mariage avec Madame Veuve BOUHLDIRNÉ née HOURÉ, et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée le samedi 17 avril... à midi précis, au Temple de l'Oratoire. »

D'après M. X., la traduction de Bouhldirné (Buhldirne en allemand) est fille publique, et celle de Houré, fille de joie.

2) Une lettre apportée au lycée à l'adresse de M. X. et signée Michette :

 

« Mon gros Loulou,

Tu n'as pas oublié ta petite Michette, elle vient de planter là son vieux et elle voudrait bien reprendre avec toi. Tu sais que je suis pas difficile et qu'on fait de moi ce qu'on veut. C'est entendu, pas vrai ? Demain soir, à 10 heures, j'irai embrasser mon petit chien chéri.

« Michette. »

 

« Je compte que tu te souviendras de mon faible pour les truffes et le potage à la tortue. »

3) Une lettre adressée à la maison Hachette et demandant au nom de M. X une fourniture d'ouvrages. (Ils ont été effectivement apportés au lycée.)

4) Une lettre de M. Y, expert en écritures à la Banque de France, assurant que la demande de livres faites à la maison Hachette, comparée avec une copie de l'élève X, est bien de la main de cet élève.

Pour donner suite à cette affaire, Monsieur le Recteur, j'ai fait venir devant moi l'élève X, de la classe de philosophie, sur qui pèsent les présomptions les plus graves et les plus précises : je l'ai interrogé successivement sur les faits articulés par notre collègue.

Il nie avoir écrit la commande de livres; il ne reconnaît pas avoir pris part à la composition et à l'envoi de la lettre signée Michette, ni à aucune autre de ce genre. Mais il a eu connaissance de ces pièces.

J'ai fait ensuite comparaître devant moi l'élève Z, camarade du précédent. Celui-ci reconnaît avoir porté lui-même au lycée la lettre signée Michette.

Cet élève est fort mal noté par M. X. Sa conduite n'est, depuis cinq mois, qu'une suite d'impertinences à son égard. Notre collègue le soupçonne d'être l'instigateur de toutes les persécutions dont il est l'objet. Il pense que l'élève X a suivi son impulsion. Il l'accuse en outre d'avoir provoqué, étant sur l'impériale d'un omnibus, une manifestation désagréable dont il a été l'objet.

J'ai cru, Monsieur le Recteur, ne devoir pas taire devant vous des actes d'une gravité de cette nature. Je prends la liberté d'appeler sur eux toute votre attention et je m'en remets absolument à la décision qu'il vous plaira de prendre.

 

(Proviseur)

 

 

 

 

 

 

Monsieur l'Inspecteur,

 

J'ai signalé hier, dans mon rapport hebdomadaire, la saisie d'un journal illustré, rédigé par un élève de la première étude, le jeune..., de Mathématiques élémentaires, au moment où il le passait à l'un de ses camarades. Ce journal, qu'il avait baptisé La Muflée (mot d'argot pour bombance) contient, outre quelques articles insignifiants, plusieurs entrefilets, jeux de mots, énigmes, charades françaises et latines qui ne sont que des indécences ou des équivoques immorales. Il y a même une ou deux crudités et une initiale avec points de suspension qui en dit autant que si le mot était écrit dans son entier.

Je ne peux admettre ni excuser des malpropretés ouvertes ou déguisées entassées dans cette feuille comme à plaisir. Il n'est pas possible de faire grâce à l'élève... et je propose son renvoi définitif.

 

(Proviseur.)

 

 

 

 

 

Monsieur le Ministre,

 

Mercredi dernier, M. le Surveillant général, faisant la visite des casiers, prit dans celui de l'élève X, boursier départemental de la classe de 3e, un cahier relié manuscrit qui portait extérieurement sur une couverture de papier les mots : « Cahier de latin ». A l'intérieur, étaient en trois parties très distinctes :

1) Quelques couplets d'opéras ou d'opéras-comiques;

2) Des poésies de Victor Hugo et d'Alfred de Musset d'une certaine liberté de langage;

3) Un poème de 150 vers environ d'une très grande immoralité, suivi de fragments de journal où le nom d'un élève de 4e revenait fréquemment et qui accusaient chez X une triste précocité.

L'élève X a reconnu que ce cahier lui appartenait.

Sa faute me semble d'une nature telle que, pour le bien même de la maison, elle exige une mesure rigoureuse. En conséquence, j'ai remis l'élève à son correspondant et j'ai l'honneur de vous proposer, Monsieur le Ministre, son exclusion du lycée.

 

(Proviseur.)

 

 

 

 

 

Monsieur le Recteur,

 

En faisant la visite des cases des élèves, pendant les vacances de Pâques, on a trouvé dans les affaires du jeune..., de Mathématiques élémentaires, quatre livres qu'il est parvenu à entrer en fraude et à dissimuler, à savoir trois volumes des Confessions de Marion Delorme par Eugène de Mirecourt et un volume intitulé Aventurières et courtisanes signé Roger de Beauvoir. Fait anormal et répréhensible au premier chef. Il y avait de plus, dans l'un d'eux, un papier que le jeune homme a reconnu de son écriture et contenant ce qui suit : « La procession sort du derrière de Saint-Pierre. Les hommes prennent le devant de la Vierge, les femmes la queue des hommes, et les jeunes filles se penchent pour laisser passer les membres du clergé qui pénètrent jusqu'au chœur. »

En présence d'une chose semblable, je viens vous demander l'exclusion ou tout au moins la remise à sa famille de cet élève, suspect depuis longtemps pour les mœurs, mais qu'on n'avait jamais pu prendre jusqu'à présent en flagrant délit d'immoralité.

 

(Proviseur.)

 

 

 

 

Monsieur le Recteur,

 

J'ai l'honneur de vous rendre compte des faits suivants à la charge de l'élève X, pensionnaire de Mathématiques élémentaires. Dès la rentrée, il a reçu d'un ami une lettre que je décachetai en sa présence et que je ne crus pas devoir lui remettre. Elle contient les passages suivants :

« ... Tu te trouves dans le bahut de ... d'une façon déplorable à ce que tu m'écris.

« ... Tu m'as tout l'air, si j'ai bien interprété le sens de ta lettre, décidé à en faire baver au Protal et à ses sbires. »

Je signalai naturellement l'élève à l'attention toute particulière des maîtres.

Dimanche dernier, il eut à la messe une attitude scandaleuse et je le fis conduire au séquestre. M. le Censeur, sur ma recommandation, lui fit observer qu'une inscription mise sur des murs qui n'en portaient aucune, l'exposerait à de graves sanctions. Malgré cet avis, l'élève ... a gravé - et signé - sur la muraille l'inscription suivante :

 

Qu'est-ce que l'Eglise ?

« L'Eglise n'est qu'un bâtiment immonde

Qui flotte à la dérive aux caprices de l'onde

Brisé par l'orage et battu par l'autan

Conduit par un nocher hébété par les ans. »

 

J'ai invité le père de l'élève ... à le retirer immédiatement. Ce jeune homme serait très dangereux dans un lycée où il y aurait lutte entre les élèves et l'autorité. Dans notre établissement il n'a eu le temps de faire aucun mal. Sa conduite a pu faire sourire quelques-uns de ses camarades, mais elle les éloignait de lui au lieu de les en approcher.

 

(Proviseur.)

 

 

 

 

 

Monsieur l'Inspecteur,

 

J'ai l'honneur de vous adresser de nouveaux renseignements sur la conduite de l'élève X, de Mathématiques élémentaires, et les motifs de son renvoi.

C'est un très mauvais esprit, critiquant même devant les maîtres ce qui se fait dans la maison. Il exerçait une réelle influence sur ses camarades, employant au besoin les provocations et les coups à l'égard des plus grands pour les forcer à suivre la même ligne que lui. Au commencement du mois de mars, il a introduit un jeu de billes qui a été immédiatement défendu parce qu'on pouvait y perdre ou y gagner des sommes d'argent assez importantes pour des écoliers. Plus récemment, il a organisé une loterie dont il a été le principal gagnant. C'est dans le même but de lucre que, l'an dernier, il publiait pour ses camarades une gazette à dix centimes. Cette publication clandestine avait un bon nombre de lecteurs. J'en ai trouvé de nombreux numéros en visitant les cases des élèves. De plus, X avait monté une bibliothèque composée de volumes de petit format - pour mieux les dissimuler - et se faisait remettre une cotisation mensuelle pour fournir les livres à ses abonnés. Son renvoi a produit sur les élèves un effet salutaire et une excellent impression pour les familles. Monsieur l'aumônier lui-même a constaté une différence notable dans la tenue des grands élèves pendant ses instructions; il n'a pas hésité à l'attribuer au départ de leur mauvais génie. Si X n'avait pas essayé de forcer la serrure de la bibliothèque pour en détruire les livres par esprit de vengeance, s'il n'avait pas paru disposé à commettre les actes les plus fâcheux, j'aurais attendu votre avis, Monsieur l'Inspecteur : personne n'est plus soumis que moi aux décisions de mes chefs. Mais il fallait agir sans délai, vu l'état d'exaltation de l'élève.

(Principal.)

 

 

 

 

 

 

Monsieur le Ministre,

 

Les élèves de 3e et 4e année de l'enseignement spécial, couchés dans le quatrième dortoir du lycée de ..., se sont levés dans la nuit du 4 au 5 février, vers minuit, après la ronde du veilleur. Ils ont barricadé la porte avec des lits entassés, puis se sont rendus au cabinet où dormait le maître-répétiteur, qu'ils ont frappé violemment. Profitant ensuite de ce qu'il était étourdi par les coups, ils l'ont ligoté, traîné sur le parquet de la salle et lui ont coupé à moitié la barbe. Le garçon de service, qui voulut s'interposer, fut frappé à son tour. Enfin, le Censeur, le Surveillant général et d'autres maîtres, éveillés par le tapage, sont accourus et ont réussi, non sans peine, après avoir enfoncé la porte, à rétablir l'ordre. Il était temps, les élèves avaient passé une corde au cou du maître, et délibéraient s'ils le jetteraient par la fenêtre. Une quinzaine de mutins ont été renvoyés; une enquête académique est ouverte.

 

(Recteur d'Académie.)

 

 

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