Arthur Cravan

Rédigé par Grégory Haleux le 20 janvier 2001

 

 

ARTHUR CRAVAN

 

   À une vingtaine de kilomètres, à la mer, Arthur Cravan patrouille sur une vingtaine de kilomètres. Au large ! L'océan s'élargit, le grand océan dans lequel l'ennemi se noiera. A quelle destination, quel travailleur de la mer flottant comme un morceau de bois ? Qu'on l'appelle mer ou océan de lumière et de vagues duquel émerge de temps à autre l'horizon, c'est le lent ralentissement d'un océan d'images vers lesquelles le jeune poète tend les bras pour se jeter dans l'océan, vacancier bienheureux dans l'ouragan des espaces. Dans sa croisière, flottant comme une méduse, ceinturé d'algues brunes, Arthur n'a pas d'influence sur les vagues. Vers quelle île le héros est-il entraîné ? Sur les rives d'une lagune séparée de l'océan par un cordon de sable. Vieux palais délabré aujourd'hui, le World Trade Center, un des immeubles les plus hauts du monde !


   Arthur Cravan publia essais et poèmes dans une revue, fut graffiteur de métro, pratiqua un genre particulier de lettrisme, employa des matériaux de récupération comme éléments de construction, multiplia les stages, les conférences et les démonstrations, inventa le happening, créa un cabinet de lecture, instigua un attentat contre le World Trade Center, fut journaliste dans le plus grand magazine de reportage de l'époque, McClure, entra en anthropologie, fut bousculé dans la cohue, dirigea régulièrement le Metropolitan Opera, enseigna littérature et poésie dans diverses universités, organisa des collectes de solidarité, se consacra au saxophone soprano, prit le nom de Douglass, s'intégra rapidement aux avant-gardes américaines, acquit une réputation internationale en participant à de nombreuses expositions, invita Duchamp alors que la guerre venait d'éclater, fit l'expérience de l'inquiétante étrangeté, fut nommé professeur d'astronomie et de sciences spatiales, grimpa sur de vastes toits plats pour faire voler des cerfs-volants, observa des cerveaux de malades schizophrènes décédés accidentellement, fut bloqué à un carrefour dans un embouteillage, produisit des
œuvres au dessin rapide et vif sur fond rouge, entra dans l'orchestre du Capitol Theater, épousa une Reine Blanche d'échecs, traqua les alligators dans les égouts de la ville, devint girl au sein des Ziegfeld Follies, rédigea neuf livres de mémoires, fut graphiste dans le cabinet d'un architecte, peignit le premier tableau achrome de l'art moderne, rencontra des gangsters et des femmes puissantes, descendit les pentes vertigineuses d'un toboggan, placarda un visage d'assassin dans le métro, abandonna progressivement la figuration pour une composition simplifiée, cessa son activité picturale pour entreprendre des études d'histoire de l'art, vendit ses modèles au grand magasin Best & Co, chanta régulièrement dans un club-restaurant, publia Jardin infrarouge speaker absolu, se consacra entièrement à la photographie, réalisa un film sur la calligraphie japonaise.


   Knock-out au générique final pour clore pompeusement l'épopée sordide. Au centre de l'arène, sur le ring, kangourou néanmoins dandy, individualiste forcené, les mains vides contre un adversaire figuré par une ombre. Sa mort est ambitieuse, l'encourage à devenir acteur. Une esquive, une droite bien placée, lui font comprendre qu'il a parcouru une trajectoire extraordinaire.
Éphémère champion d'exception, minable Américain par amour.


   Arthur Cravan est tellement le personnage principal du XXè siècle qu'il affirma qu'il n'y a pas d'
œuvre d'art qui vaille. La dégradation, d'une pathétique authenticité, de l'homme cultivé, voit sa meilleure illustration dans certains épisodes de sa vie. On serait tenté de lui appliquer le « liquidé sous le masque de la bouffonerie » de Léautaud. Certains jours ordinaires, la « mise en abyme » de sa personne jouissait d'un prestige certain. Y prit part, notamment, André Gide, dans lequel s'épanouissait le tout-Paris. La célèbre invective de Gide fascina l'adolescent : « Une poignée de fins lettrés dominent l'univers de l'écriture ». Cravan rapporta les confidences de Gide s'adressant à un jeune garçon. Gide eut de nombreux admirateurs, parmi lesquels figurait un jeune homme : la nudité de la sensation de rêveries substantielles fit Cravan se connaître à lui-même, non point afin d'agir sur lui, mais au contraire pour laisser faire la vie. Il n'y eut rien de plus voluptueux. Dans cette relation parfois très amicale, la retenue devint évidentes - pleine de redites. La mort du temps lui-même accomplit une refente géographique. La voix juste de Gide, profondément littéraire : « Je sais bien ». Un incessant adieu du plus grand charmeur, qui niait qu'on pût faire de l'art avec des bons sentiments. « Être un homme, c'est pouvoir changer de masque à volonté ». Sans redouter d'être désuet et presque en affectant de l'être, insolent et tendre à la fois : « Il m'est difficile de t'aimer, parce que tu n'as pas connu la souffrance ». Secrètement attiré par les forces de mort, Cravan mit tout son génie dans sa vie. Son silence n'eut qu'un médiocre succès. Son individualisme contredisait celui de Gide. Il plia bagage. Gide se fragmenta et se désarticula. Mais Gide préférait ceux qui se sauvent à ceux qui sont sauvés. Les deux hommes s'admirent, se rencontrent dans leur admiration. Gide fait penser Cravan à un animal qui s'avance : sa peau est d'une texture particulière. Est-ce une espèce disparue, primitive ? Gros oiseau du monde, de la taille d'une autruche... Sa carcasse atteint un poids de quatre tonnes, sa viande sert à un sacrifice rituel. Il présente une silhouette massive, de courtes pattes, un corps glabre en forme de tonneau et une tête énorme.

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