Le livre : dernier cri de l'ameublement

Rédigé par Grégory Haleux le 30 septembre 2012


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Article paru dans L'Intransigeant du 9 octobre 1926 :

 

 

 

Une nouvelle mode



On achète des livres...



pour décorer l'appartement

 

 

 

J'errais sur les quais nappés de toute la gloire du soleil automnal. La poudre des vieux bouquins, dans les coffres-bibliothèques des parapets, était d'or. Il y avait devant les étalages beaucoup de femmes, lesquelles achetaient beaucoup de livres. On aurait pu croire que ces amateurs étaient en service commandé, bref, que ces acheteuses avaient reçu la mission d'emporter des livres, quels qu'ils fussent, pourvu cependant qu'ils fussent reliés.
— Le commerce a l'air d'aller ? dis-je à mes bouquinistes familiers.
— Ça va, oui... Mais on vend plus qu'on ne trouve à acheter... Le fonds diminue.
— Ce sont des étrangers qui vous pillent ainsi ?
— Ce sont surtout des Parisiens, du moins autant que nous en pouvons juger par cinq minutes de conversation.
— Des érudits ?
— Non, pour sûr... ils ne savent même pas la plupart du temps ce qu'ils achètent. Les femmes surtout sont terribles : elles jugent d'un livre à distance, et sur son aspect extérieur. Elles disent ensuite : « Celui-là me convient. C'est combien ? » Et l'affaire est faite.
— On achète donc des livres pour leur seule reliure ? Cela n'est pas rassurant, car je me souviens, aux étrennes dernières, de tous ces vieux livres découpés, massacrés, pour être transformés en boîtes à bonbons.
— C'était du vandalisme, dit mon bouquiniste, qui a l'amour de son métier. Mais je ne crois pas que les livres qu'on achète à présent s'en aillent chez le confiseur. Nous en livrons tellement à domicile que nous pouvons nous rendre compte. Le livre, c'est le dernier cri de l'ameublement...

Je me frappai la tempe : j'y voyais clair tout à coup. Tous les meubles des logis modernes sont devenus plus ou moins des bibliothèques. Le « studio » est la pièce-reine. Au-dessus du lit-divan, et même tout autour, il y a des supports et des casiers à livres. Les menuisiers n'ont jamais tant raboté de planches pour étagères. Les tables même ont des dessous à bouquins.
Le livre fait riche. Il meuble bien. J'ai des amis distingués qui en ont couvert leurs murs du parquet au plafond. J'ai vu des in-octavo dans un foyer de cheminée désaffectée. Sur la cheminée, maintenus entre deux appuis, couchés sur la tranche, les plus beaux ouvrages remplacent les chandeliers et la pendule. On dort sous une planche à livres ; j'espère qu'on choisit ceux-ci légers, légers... Les deux tables de chevet supportent aussi des livres... et l'intérieur des tables de nuit est transformé en bibliothèque.
Ouvre-t-on tous ces livres ? Ils ne sont pas là pour meubler l'esprit des maîtres de céans, mais leur logis. On les époussette, on les change quelquefois de place, comme on le ferait d'un tableau, mais, en somme, on ne les a pas choisis. Leur contenu est moins intéressant pour l'heure que leur contenant.
Eh bien ! que les malintentionnés se moquent : c'est déjà beaucoup de donner la place d'honneur — voire toutes les places — aux ouvrages les plus divers, glanés ici et là. D'ailleurs, par définition, les livres de bibliothèques ne sont pas ceux qu'on lit, mais qu'on consulte.
Achetons des livres français, c'est une valeur qui monte. Ils sont chers, mais beaucoup moins que les livres anglaises.

 

 

Blanche Vogt

Classé dans : Lectures - Mots clés : livres, bibliothèques, Blanche Vogt, L'Intransigeant - aucun commentaire

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