Denis Roche, classique pour tous

Rédigé par Grégory Haleux le 05 septembre 2015

Vers 1992 — j'avais dix-huit ans —, j'avais déjà commencé à me passionner pour le surréalisme & le dadaisme, l'oulipo, la 'pataphysique, le cut-up & les fous littéraires, et la forme poésie avait pris une place singulière dans ma vie, au point d'en écrire. De plus en plus, il me fallait connaître ce qui se faisait de contemporain dans le domaine, et ce n'était pas évident dans ma petite ville de province... La découverte, sur un rayon de l'unique librairie de la ville, d'un livre au titre bien engageant — Ceux qui merdRent, de Christian Prigent — fut salvatrice. J'y trouvai de quoi commencer une exploration des « grandes irrégularités du langage » plus récentes. Parmi ces « monstres » de la langue dont parlait Christian Prigent, il y avait Denis Roche, que je ne connaissais pas, dont la poésie, présentée bizarrement dans le titre du chapitre comme « Grande-Rhétorique », était commentée en des termes éveillant une immense curiosité :

 

 

« Il y avait là un découpage inédit des figures du monde, le pur plaisir d'une logique arbitraire des coupes, le surgissement vierge de « quelques mots en travers de la poussée du temps », une sensualité ironiquement rimbaldienne, un maniérisme érotique tout d'arabesque et de grâce, le vertige de l'immotivation, de la gratuité dans le souple réseau d'une prosodie virtuose, une multiplicité de récits implicites dans le dédale du puzzle des séquences, un congé souverain donné à toute pesanteur déclarative, à toute confidence sentimentale, à toute expressivité engluée : en somme une extraordinaire sensation de liberté, de liberté immédiate et présente. Un éros joyeusement « énergumène » y démembrait la langue et, dans ce démembrement, agitait légèrement devant l’œil le kaléidoscope redistribué du monde. »

 

 

Il me fallait donc lire Denis Roche. Ses livres de poésie étaient épuisés, mais je trouvai, à la bibliothèque locale, Le Groin et le Menhir, l'étude consacrée à Denis Roche par Christian Prigent — encore lui ! — dans la collection des « Poètes d'aujourd'hui » qui incluait en ses volumes un choix de poèmes. En attendant de lire sa poésie, je commandai ses Dépôts de savoir et de technique...

Et puis, début 1995, j'apprends la parution de La poésie est inadmissible, œuvres poétiques complètes de Denis Roche. Je ne l'apprends pas n'importe comment, mais par Jacques Roubaud, dans un article saisissant du Magazine Littéraire n° 330 (mars 1995) :

 

 

 

 

La « quatrième de couverture » annonce avec tranquillité, avec une jubilation froide, en prose, une prose aussi nette que possible, qu'il y a dans le livre « toute l’œuvre poétique », « et rien qu'elle ». On s'est arrêté en 1972 ; alors, l’œuvre du poète Roche fut « close une fois pour toutes ». Et il sera vain de chercher de la poésie ailleurs qu'en ces six cents pages, ni avant, ni après, ni en des inédits, ni dans les autres livres publiés. C'est dit, c'est fini. Le titre du livre, même, n'est pas original au livre. Il figure déjà dans Le Mécrit.

 

La poésie s'écrit généralement toute la vie

 

La poésie s'écrit généralement avec toute la vie. L’œuvre d'un poète a deux dates : celle de la naissance et celle de la mort. Il y a des poètes qui se sont arrêtés, comme Dadelsen, ou Haushofer écrivant avec son sang les Sonnets de Moabit avant d'être tué par les SS, à la minute même, dans la proximité même de la mort. Il y a des poètes dont la poésie a été tuée quelques années avant leur mort physique, parce que quelqu'un était mort, parce qu'ils avaient perdu leur langue, parce que leur langue avait été mangée par le chat du silence involontaire ; ils n'avaient plus rien à faire dans la langue, à dire, à croire ; il y a des poètes qui se sont arrêtés en pensant repartir plus tard et puis cela ne s'est pas trouvé. Certains, enfin, meurent alors qu'ils viennent à peine, tel Georges Perec, de commencer à se croire possiblement poètes. On a affaire ici à quelque chose d'entièrement différent. Denis Roche a cessé d'être poète parce qu'il pensait que la poésie n'était plus possible. Simplement plus possible. Il ne lui voyait plus d'existence.

 

Premiers poèmes
 

 

Le premier ensemble de poèmes enfermé dans son livre, Forestière Amazonide, est daté de 1962 ; le dernier, Le Mécrit, de 1972. Cette trajectoire est rapide, s'écrit, s'inscrit puis se mécrit en moins de douze ans. Le début n'est pas tout à fait un livre, mais figure dans l'antichambre d'un livre, une partie d'un recueil, « écrire 11 », onzième d'une suite prestigieuse de pré-livres de poésie, de pas-encore-mais-presque-livres, que dirigeait Jean Cayrol.
A cette époque, comme à toutes, la masse de ce qui s'écrivait en poésie était plutôt terne. Les poètes, semblables aux moutons du marchand ennemi de Panurge se précipitaient, dans leur masse, comme toujours, comme aujourd'hui, à la poursuite de quelques poètes-phares, qui s'appelaient alors, disons pour simplifier, Breton, Éluard ou Aragon, Char et peut-être déjà Du Bouchet ou Bonnefoy. Quand on se met à écrire des poèmes on fait partie de cette masse moutonnière et on risque d'être entraîné par elle dans l'océan de l'habitude, et de s'y noyer. Pour illustrer la démarche qui fut celle de Roche, je prendrai un dessin de Larson dans The Far Side : on y voit une longue colonne épaisse de moutons se précipitant, les uns derrière les autres, tête baissée, dans les flots tumultueux de l'océan. Mais parmi eux on voit qu'il y en a un qui a mis une bouée.

 

Une voix inimitable de poésie

 


Une voix nouvelle de poésie est apparue d'un seul coup, sans aucun balbutiement, sans prémonition, et elle disparaît aussi sans hésitation. A aucun moment elle n'a été tentée par deux des puits dans lesquels tombe volontiers la poésie de langue française : le puits « il y a une armoire à peine luisante / qui a entendu la voix de mes grand'tantes » (Francis Jammes) ; et le puits « J'ai deux grands bœufs dans mon étable / Deux grands bœufs blancs tachés de roux ». Je ne décrirai pas ce que disent ces poèmes ; cette poésie, comme toutes les poésies qui comptent vraiment, ne dit rien qu'on puisse dire autrement, dit ce qu'elle dit en le disant. La voix de cette poésie est une voix écrite pour notre œil, s'il est aussi convenablement oreille.
Bien sûr on y décèlera si on veut de l'insolence dadaiste, du Tzara des Aventures célestes de monsieur Antipyrine, ou un peu de l'Aragon de Persécuté Persécuteur ; c'est clair mais secondaire. Il n'y a en fait chez Roche ni primitiviste enfantillage dada (ce serait d'ailleurs un éloge, dada est tout sauf naïf et involontaire) ni dandysme. Il n'est pas, comme certains l'ont dit en ces années-là, pour prendre distance, minimiser, le Beau Brummell de la poésie.
Dans une courbe de douze ans il y a un sommet, à peu près au centre de gravité du temps de poésie qui fut donné à Denis Roche le poète, Eros énergumène, (de ce titre, qui pourrait ne pas être envieux ?).
Là est l'apogée de sa « méthode » ; Roche est celui qui a porté le coup de poignard de la démesure au vers dominant (il l'est encore), le vers libre de ses parents messieurs les surréalistes (principalement Breton-Bossuet), à ses « idées centésimales », à sa collusion cachée avec les sagesses de l'alexandrin.

 

Le geste rochien

 


En poésie le représentant ultime du geste avant-gardiste conséquent, à la Duchamp, celui qu'on ne répète pas. Le geste avant-gardiste, s'il se répète le même contre le même, est inévitablement et à très court terme celui du perroquet de Laurence Sterne : Laurence Sterne avait un geai bleu qu'il avait mis en cage. Et il ne lui avait appris à dire qu'une chose, que le geai répétait lamentablement : « I can't get out ! I can't get out ! » (« je ne peux pas sortir ! »). Il n'y a pas, pour cette raison, à Denis Roche de disciples vraisemblables, mais des répétiteurs ennuyés. En revanche les lecteurs lui sont nécessaires, indispensables. Il faut lire aussi la leçon de poésie que les poèmes enferment.
On est alors tenté de croire que l'arrêt dans le parcours, dans la trajectoire de flèche, était inévitable. En raisonnant, bien sûr, après coup.
Son geste est exemplaire et contre-exemplaire à la fois. Exemplaire parce que fait avec allégresse, avec insolence, avec un sérieux imperturbable, en des poèmes dont l'excellence est indiscutable, qui n'ont pas vieilli d'un jour. Un geste de maîtrise absolue, sans effort. Et celui de l'arrêt supposait une réflexion grave, n'était pas impulsif, n'était pas une boutade. Il est aussi contre-exemplaire parce qu'il ne peut pas être répété. Il est d'une originalité absolue. Il en est marqué plus encore par la publication qui le confirme. Après tout, en 1972, on pouvait penser qu'il y aurait repentir, de nouveaux départs. (On a pu être tenté de dire : les Antéfixes, par exemple, sont une nouvelle forme de poésie, par leur métrique tapuscrite).

 

Rimbaud sans Harrar

 


Pour beaucoup, dont je suis, l'arrêt de 1972 fut ressenti plutôt durement ; comme si on avait mis sur une tombe ces dates, 1962-1972, et qu'il se fut agi d'un suicide. (Certains en furent soulagés : moins de concurrence ; lâche soulagement). La comparaison avec Rimbaud s'impose ; et la différence des deux démarches aussi. Quand Forestière Amazonide est écrit, Roche, si je ne me trompe pas, a 23 ou 24 ans ; et il aurait pu dire : « à mon âge, Rimbaud était déjà mort (en tant que poète) » ; et quand il s'arrête, dix ans plus tard dire : « à mon âge, Rimbaud allait bientôt être mort ». Mais il n'y a eu, chez lui, aucune fuite. Son œuvre n'est pas faite de leurs jours mais de leurs poèmes. L’œuvre de Rimbaud s'arrête en même temps que sa poésie ; le reste est anecdote).

 

Le vers rochien et la fin de vers

 


L'achèvement arbitraire ressemble, bien sûr, mais à grande échelle, à cette caractéristique du vers rochien : commencer au milieu de quelque chose de langue arbitrairement et se terminer de la même manière : geste géométrique qui s'apparente à celui du découpage mécanique dans le monde que fait le négatif photographique mais qui n'est pas soumis à une mesure technique stricte. C'est aussi un geste d'éveil de l'attention. Car l'habitude du mouton poétique amène à dire : on ne va pas à la ligne au milieu d'un mot, on n'interrompt pas un vers avant qu'il ait tout dit ; (idée reçue qui rappelle ce que dit Françoise Rosay à Michel Simon dans le film Drôle de Drame : « quand le mari est mort la femme pleure ; c'est une chose qui se fait ! »).

 

Et maintenant

 


Certains trouveront aujourd'hui cette manière de faire élégante et désinvolte (« ah, ce Roche, toujours pince-sans-rire »). Je la crois sérieuse, et sérieuse pour la poésie. La complétude, l'enfermement des sept moments de poésie dans un seul livre, mettant un point final, est un acte poétique ; et qui ne peut être refait. Certes Roche a « refait » tous les poètes, tous. Passons sur la jalousie que l'on peut ressentir : personne n'a fait ce qu'il a fait, quelle merveille ! Mais il faut dire plus encore : il a fait ce que jamais sans ridicule on ne fera deux fois (il dévalue d'avance la tentation de certaines postures imitatives). C'est du grand art. Et il a amené et devrait amener chaque poète à se demander : pourquoi continuer la poésie dans le monde tel qu'il est ?
Pour le discours critique de maintenant et de plus tard, ce livre est difficile : il y a une vraie difficulté à dire ce qui s'y passe, si on veut tenir compte non seulement des poèmes, mais de leur parution en œuvre « close une fois pour toutes ». Il offre immédiatement le piège de la lecture biographique : qu'est-ce qui s'est donc passé ? Il offre aussi le piège de la lecture sociologique, sous la forme préférée des pleureuses hypocrites, « la poésie victime du complot social » ; Denis Roche, forcé de s'interrompre, en serait la preuve vivante. Tous ces pièges, et d'autres, guettent - la poésie est morte ; Roche vous le dit et le montre - La poésie est bien vivante. Roche vous le dit, et le prouve.
Pour moi, La poésie est inadmissible, œuvres poétiques complètes de Denis Roche, est un livre classique, un classique pour tous de la poésie de langue française du vingtième siècle. Je dis bien « tous ».

 

Jacques Roubaud

 

 

 

 

Classé dans : Lectures - Mots clés : Denis Roche, Christian Prigent, Jacques Roubaud, poésie - 2 commentaires

Le Poète et le Professeur

Rédigé par Grégory Haleux le 27 octobre 2011

Dès potron-minet, le Poète lit Le Professeur, de Christian Prigent (Al dante, 1999) :

 

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