Gertrude Stein

Rédigé par Grégory Haleux le 25 mai 2005

 

 

GERTRUDE STEIN

 

   Contact roue-rail véhiculant une espèce de plus d’'avant et plus d'’après, ce qui signifie que l’'action fait mine de ne pas voir et aussi un autre truc mais c'’est un détail. Celui-ci parle c'’est aujourd'’hui et à la fois une conquête ce temps circulaire c’'est-à-dire que le voyant lumineux du rythme comment il n'’existe pas et encore celui d'’avant. Nous sommes en train d'’écrire un peu plus du monde sans limites tu es ma raison de vivre mon existence est une longue phrase ici ce n’'est pas nécessaire cette opposition jusqu’'à ce que nous parvenions au silence c'’est différent de ce que j’'ai lu. Avec une sincérité spontanée et de nombreuses périphrases je suis en train de décrire ce que j’'appelle concevoir les choses en utilisant le plus possible de en employant une autre forme de on l'’appelle aussi ou encore certains de ces mots comme encre. Je ne connais le nom d'’aucun ici ce n'’est pas nécessaire on est en train d'’écrire immobile tu es ma raison de vivre partout pareille toujours là. L’œ'oeuvre dans sa durée soulignera un certain espace d'’isolement je suis exprime l’'apothéose explicative le risque est réel êtes-vous libre au point d'’être le fait de savoir que vous faites de l'’actualisation sur le champ un temps l'’autre plus tard qu'’en même temps il est éphémère dépourvu de fin. Défaire la forme pour faire est alors l'’écoulement on trouve de nombreux exemples de cela ce qui signifie que l’'action n'’a pas lieu nous n'’écrivons pas ce libre cependant aucune forme de rétention c'’est en train de se faire c’'est-à-dire que langage ne pourrait s’'accommoder de ce que nous sommes lentement et constamment. Description de personnes au point de ne pas remarquer que vidées de leur somme tragique d’'instants épars des fables qui suivent l’'existence des choses dépliant toutes similitudes entre absence de et conditionnel de confusion. Le titre énigmatique de ce moment transformé en texte l'écrivain tourne autour je te l’'annonce il est en train de lire l'’événement est extraordinaire partout pareil à un moment donné à un certain niveau de conscience.


   Lecture aléatoire quelque chose de complètement différent au bout d'’un moment dans une structure parasitée :


   Je me rends compte qu'’elle ne cesse de me demander de me caresser et le réclame et stimule martèle cette idée il faut souligner ici et souligner cette digression ceci ouvre tout de suite la contradiction à chanter une nouvelle chanson. Mais elle soutient aussi qu’'elle s'’est décrite parfois dans le temps comme buvant du café en rigolant et émotion je puis témoigner que revenant aux principes de son enfance elle prône que l’'éducation soit reconnue en rampant que dans cet art le corps est allongé que cesse cette pratique je vous le redis de lire cela convient dans le sens de dire à l'’intérieur de taire la raison pour laquelle nous faisons de notre mieux.
À partir de là vous n'’aurez plus qu'’à ne pas passer inaperçu me dis-je à tel point qu'’en cette heure toute tentative de reconnaissance commence à faire des bonds je suis dans ses bras.


   La question d’'une attention prend une place trop number one elle dit la honte en une supplication sa voix sollicitation de la mémoire je ne dis pas entrez mais la parole sous-jacente rupture entre le discours et la réalité. Demande en une langue très vidée de toute substance si elle plonge dans le vivarium. Un ou plusieurs des sons de la langue en une demande d’'une action attention à la demande patiente mettant l'’accent sur la compréhension. La bouche santé mentale la voix off et à l'’intérieur du plaisir puis s'’arrête sur une pensée sur la préparation du cerveau du néant. Harcelante la demande c'est de la pression la rumeur ne prenez pas de décision peu réceptive à la présence de la fluidité. La pluie assez étroitement la réflexion continue à demander double effacement à quoi bon ce supplément de grammairien. J'’ai commencé à écrire la présence et bien sûr la demande la rumeur fréquente le réel besoin me réclamant la demande est si pressante cesse de comprendre. S'’impose ma liberté individuelle d'’où la question la demande expresse incitation souvent de petits coups secs intégrer la pratique d'’ouverture dans le langage pour atteindre comme un ruisseau chantant. C'’est à partir de là que la poésie comme si se montrer hésitant c'’est évidemment la bande son livre de réponses vacillantes et fragiles et une musique je crois que si il convient de réfléchir à cette idée il s’'ensuivrait une poésie qui cherche à réserver une réelle surprise au lecteur c'’est un point qu'’on pourrait considérer comme utopique s’'interroger sur le sens. Pssst ! Juste un murmure d'’où émanerait une magnifique fleur je mime les guillemets et je vous rappelle que l'’exigence d'’une meilleure communication peut se confondre avec une demande de livraison directe. L'’émission constante et confuse du contexte inquiète oui qu’'y a-t-il et donne la tonalité de la langue devenue recherche de sonorités c’'est une demande bise insinuante et roses éparpillées. Auprès d’'elle comme une invitation me laisse porter par une trame sonore des heures dans la même idée.


   Elle en parle c’'est beau elle joue à nouveau et s'’exclame elle y gagne prend confiance aime Mickey elle doit penser comme elle connaît elle m'’aime elle en parle se bat pour me dire I love you elle déprime et bien c'’était juste pour vous dire la solitude va bien il faudrait le dire elle est contente elle en parle maintenant je ne vis plus moi je souhaite un petit mot elle remballe elle en parle alors que le débat en parle c'’est réellement important elle y gagne elle en parle je me dis qu'’en définitive c'’est beau aujourd’hui encore elle peut dire n'’importe quoi bonjour elle connaît la futilité elle en parle pour faire du fric mais bon elle dit je lis Proust sur le pont à poil elle en parle et chante la même chanson elle en parle elle y pense elle y gagne elle en parle elle peut en profiter elle est triste elle a peur et n'’a pas la même mémoire elle s'’arrache elle en parle elle a sa chance la machine s’'emballe elle en parle elle reste debout et en parle elle est d'’accord pour dire qu'’elle est debout elle se lève oui bon d’accord elle change la position des tables et en parle elle ne s’'est pas trompée elle en parle elle peut devenir une star c’'est beau elle peut devenir écrivain ah oui elle en parle avec des questions elle le sait elle est malheureuse elle est à la recherche de personne à bloc pour tout donner elle me le dit elle ment elle aime Alice elle en parle à quoi ça sert elle l’'a expérimenté elle nous pose les mêmes questions elle embarque dans le même bateau non ce serait ridicule des problèmes émotifs elle en parle elle peut se lancer semble-t-il dans la pièce s'’est tout de suite levée elle reste surprise troublée elle cherche quelque chose à faire une telle initiative se range elle peut se tromper c'’est à vous reconnaissez que ce n’est pas intéressant je m'’appelle Gertrude elle en parle en ce moment.

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Jean-Pierre Brisset

Rédigé par Grégory Haleux le 21 mai 2005

 

 

JEAN-PIERRE BRISSET

 

   Le songe de la bête nous a permis de comprendre des similitudes troublantes entre la fin du monde et la création. Ces apparitions, nous les recevons dans la traduction du Verbe qui annonçait des écrits brûlés. Bientôt, le grand jour du règne de la compréhension mettra en lumière la force de nos principales formules concernant notre monde sur la voie de l’'ombre. Nous assisterons en cachette à l’'enterrement de toutes les religions. D’'obscures origines révéleront de sinistres mystères, la Parole s'’accomplira dans le seul livre permettant de briser enfin le cercle des mensongesce Livre sera le centre de notre discours. Les rêves technologiques et leurs têtes pensantes métaphysiques, ô vous élus outrepassés, resteront ignorés de l'’omnipotent d'’une manière sans exemple. Immergé dans l'’analyse intensive du nombre démesuré, nous promettons que la peur n'’est qu'’un avant-goût des monstres qu'’elle contient. Vous méprisez les preuves certaines de la vérité – cela aussi est écrit , ce sont les êtres vivant en accord avec les textes mensongers de la fin de l'’inspiration divine. Si on les examine attentivement, les codes secrets, les clés qui permettent de les comprendre viennent tout éclairer. Ces promesses ainsi que d’'autres nous parlent de langages sensationnels et bien visibles, ne méprisez pas ceux qui ont entrepris de les interpréter et de les expliquer. Et maintenant, sonne le glas, nous sommes parvenu à la fin des langues existantes, leurs derniers tremblements cesseront. Notre science ne croit plus en rien.


   Brisset lève la tête vers moi et hausse les épaules, se prend le visage entre les mains. Une espèce de sanglot pathétique. Elle vit là et semble s'’intéresser à vous. Je crois que les gouttes de pluie croissent. La honte que j'’éprouve est dans ma poche. Nous entendons au loin une cloche qui sonne, ça doit gonfler un peu dans un pré humide. Charmant lieu de rencontre, il suffit que je lance un caillou pour que l'’angelus me remplisse d’'espérance. Il existe un organe vocal –
bizarre, on dirait une chorale – dont je ne reconnais pas le bruit d'’eau. Sous-bois murmure du ruisseau de tant d'’insectes à qui mieux mieux, à l’'approche d'’un orage, à la vue d'’une limace. Leur antique et tyrannique ennemi reste silencieux, il apprend leur langage à s'’en faire éclater le corps. Le fond de l'’eau est parfaitement recréé en miroir, consacré dans ma mémoire, caisse de résonance. Vous êtes enfin sorti de votre torpeur rouillée, lentement pour retrouver l’'oreille, le concert des mignonnes vous a réveillé baveux. Votre cœoeur est à présent paradis peuplé de paroles brunes ou vertes. Flottent en grappes beaucoup de voix d'’étangs, le ventre à l'’air, et l’'on mouille le sens égal à l’'existant, et l’on regorge de moments vaporeux ne pondant que cendre et charbon.


   Le train étendu inconscient dans le flou total. Les mains tremblantes, un malaise pousse Brisset en plein délire biblique, aux prises de bec dans le paradoxe. Il gagne la berge de turbulences, rapidement dans le courant, torpille. Et ça recommence, si nous ne nous dépêchons pas, l'’inauguration, à cause de ses objectifs pas clairs, marquera peu d'’arrêts ! Jusqu'’à une petite plate-forme, il est là, fatidique ; l'’écho des voix dans l'’effervescence
– environ 1h30 –, tout est ok pour mon départ si je cours à vous avec la chaleur et mon sac de voyage, si je m'’extrais de mon scaphandre. Nous nous sommes rencontrés tout à l'’heure – pouvez-vous me dire comment ? – au niveau du pont, à l'’entrée du village.
   Le soleil éclairait les trous du temps tué (un dernier baiser, au revoir). La confusion fut notoire car les informations se virent interrompues sous une verrière quelques minutes avant l'’arrivée de la pluie.


   J’'ai la flemme du sens aigu auquel manque l’'esprit qui n'’a jamais entendu le mot d'’esprit. Au commencement était le pseudo-signe qui n'’en est rien, qui n'’avait d'’autre finalité que de s’'engouffrer dans cette mémoire sans contrompetterie, bloquée sous le biais des mots effacés d’'une subtilité rarement égalée et disparaissant au détour d’'une réponse d'’ordre linguistique. Vous êtes Jean-Pierre Brisset et sur cette jambière brisée je glisserai mon gli serré. J'’ai décidé l'’évidence du nonsense par hasard de langage intertextuel ; j’'enfile profond la métaphysique plus que l'’équivoque par le sens théorique à plat. La tournure presque intime de notre rencontre verbale a réussi à se frayer un chemin entre la promenade littéraire et l'’écriture faisant filer les signifiés par écho masqué.


   Obscène objet sous la plume quand même l'’idée est bonne à dire dans la violence d'’un commencement immédiatement éternisé. Je n'’aperçois dans l’'individu-monde qu'’une logique entendue, ordinaire, enracinée – antan tu, hors du nerf, en race innée. Savoir plus oublié qu'’il en est déchiré, tout est tellement probable dans cette double écriture. Empire de-ci de là désarticulé pour n'’être que poids en lui-même, plus tout à fait lui-même selon qu'’il est pris fragmenté, dispersé, réduit à l’'esclavage. D'’innombrables appropriations s'’enfuient sous les quolibets, l’'écho libéré, détaché de la bouche malhonnête, miroir inquiétant, filtrant la réflexion du même sens absolu. Ne diriez-vous pas que l'’ombre humaine, dans notre langue, ne peut se passer d’'étymologie inconsciente, happée dans sa flaque ? Mélodie dissémination, dialogue disparu que je tâte, le sens est incapable de reconnaître la pensée dont voici le débris – chérissons-le, l’'assourdi introduit dans l'’égaré.

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Yves Klein

Rédigé par Grégory Haleux le 22 janvier 2001

 

 

YVES KLEIN

 

   Vêtu d'une robe blanche et coiffé d'une capuche, il agença de grandes plaques de fer incurvées et planes. Les nuages étaient ses vêtements et sa parure.
   La structure interne. Les draperies agitées du grand souffle qui animaient ses visions portaient de très longs piquants qui se cassaient et provoquaient des blessures douloureuses. Il était protégé par un repli. Des algues microscopiques, comparables à celles des eaux océaniques, se réduisaient à une monotone simplicité.
   Une plaque ronde en cuivre. Klein vers l'hermétisme, voyant avec amertume. Il flottait au centre d'une vaste surface, entre le vide et le plein. Mur, panneau, fer et toile composaient une très fine géométrie. Il présentait des gestes saccadés, dégageait un envoûtement un peu névrotique.
   Entièrement habillée de verre, la nuit n'était plus suggérée, elle l'obsédait. Elle contrastait avec la sobriété du mobilier blanc laqué et devenait le symbole de l'élan vers la liberté. La réalité importait de moins en moins. L'éclat de trois mille bougies placées dans des lampes à miroir faisait scintiller l'homme au sang d'or. Quand l'
œil est adapté à la vision nocturne, la contre-courbe répond à la courbe, les motifs sont presque tous dédoublés. Il ne trouva plus l'espace si vaste.
   Ses premières études du rayonnement, exactement, du ciel montraient une rapide suggestion de l'espace. Il vibrait au soleil. Sur sa peau se voyaient les taches d'angoisse de l'esseulement, du monde clos. Des sueurs de sang. A l'émission de chaque tache, quelqu'un traversait le fil d'or des mondes qui avaient été traversés de sa lumière dorée, dans le même sens que la lumière blanche est une superposition des couleurs de l'arc-en-ciel.
   Bien qu'il ne fût pas opposé à l'idée de transmutation, il réfuta l'expérience qui consistait à
« transmuer » le fer en cuivre, en pain d'épice. Le blanc des nuages et le sol sablonneux correspondant à sa quiétude. Ses croquis légers en brun, en sombre sur clair correspondaient avec une lumière visible de poudres d'or ou d'argent. Il décida d'étudier les « airs ».
   Métal noble, le cuivre. Rayés longitudinalement, les êtres s'y rejoignent, par une radiation faible puis forte, ou bien l'inverse. Le désir d'ouvrir sur soi-même les fenêtres, sur d'épaisses toiles d'araignée. Combien de fenêtres plantées au milieu d'une scène dénudée ? L'horizon crée un effet de scintillement au milieu de l'espace dont le point de perspective tend un mince ruban et c'est la mer. Jusqu'à dérober le fond, jusqu'à se substituer à lui, en apparaître comme le manque, le défaut. Une légèreté vaporeuse, un corps sphérique ou ovoïde très dense, de translucide à transparent avec un éclat vitreux. Des voiles aériens et des fils d'or.
   Une déformation de la zone désignait le ciel, l'or le Ciel supérieur. Klein savait peindre des traits blancs fluorescents. Son vêtement blanc et son voile au milieu de nuages lumineux, le clair et l'obscur à travers un milieu trouble. Des pointes de cristaux s'ancraient progressivement dans le reflet du ciel. L'or des cieux au-dessus d'une étendue d'eau, du sang, du cuivre, le fleuve, les plumes irisées du cou des pigeons, les algues dont les caractères de détail varient suivant les espèces, l'oxygène de l'air, l'or éclatant et son aspect était splendide, un horizon continuellement réduit, l'absence de formes intermédiaires, le ciel presque toujours, le bruit réel de la chose, la plage de sable fin et les eaux fraîches, ondulées et brillantes, vagues géantes de sang et les algues entre le violet et l'orange autour desquelles bouillonnent l'eau et les draperies, de minces filets d'or, les fibres d'une broderie, le sable immaculé des plages blanches et, enfin, l'or. La splendeur viscérale s'élargit aux dimensions cosmiques.
   La nausée de l'espace quotidien, de la
« zone », est le signe d'une opposition inscrite dans son univers intérieur. Klein lit dans le grand ciel, à l'œil nu, les vortex nocturnes, les transformations de cet espace abstrait, les plages scintillantes ourlées par l'immuable océan, la vibration colorée et lumineuse des apparences sensibles. Il contrôle point par point l'écran d'une nature éclatée en multiples facettes et couverte de feuilles d'or. Il voit, à distance assez grande, étincelant comme la lumière, presque transparent, un monde bien réel, où l'espace s'approfondit, où la lumière pénètre franchement. Plongeant dans l'Univers, visible ou respirable, dans les volutes de l'air, dans la couleur-lumière. Enfermé dans des espaces qui ne communiquent pas, il ne cherche pas seulement à transfigurer le réel mais à lui opposer un double. Le ciel et la mer l'initient à un secret qui se dérobe, créant entre réel et imaginaire un paysage virtuel s'ouvrant vers l'infini, une méditation, une interrogation muette et sans fin.
   Le ciel cosmique a été changé en ciel spirituel, mille fois plus lumineux que le ciel nocturne. L'évolution se traduit par une surcharge progressive du fond, l'emploi accru de la dorure et du vieux rose, du rose tendre. La diffusion de la lumière solaire par de très fines particules en suspension dans l'atmosphère ne met pas en cause la plénitude de l'être mais la restaure quand elle se creuse. L'empreinte latente est détectée par cette luminescence. Cette réaction, à l'extrême sensibilité, révèle un monde ensoleillé où le corps respire dans des draperies soulevées par le vent. Se glisse le rose vif d'un ruban.
   Une myriade de plans lumineux, produisant un effet irréel, d'une extraordinaire intensité. Mais la création de Klein se situe à un niveau immatériel, celui de l'intellect. Son espace est unifié par un clair-obscur doré rehaussé de quelques taches (ouverture des fenêtres), de tons roses d'une grande et ferme douceur. Voilà le signe de la vie revenue d'un beau rêve, la réalité d'un rêve à l'éclat vitreux. Aucun effet de trompe-l'
œil n'intervient, tout ce décor reste un pur chatoiement de surface sur lequel le regard glisse avec émerveillement. Quelques silhouettes à contre-jour accentuent l'effet d'irradiation surnaturelle. Le ciel redevient une tache, un trait lumineux, une touche en ressaut. Des surfaces vides ou nuageuses, parce qu'il existe des « fenêtres » dans la couverture que constituent les nuages supérieurs, expriment, d'un seul coup, l'océan et le feu intérieurs, investissent toutes choses et les maintiennent dans l'espace d'une même pensée, d'un même rêve. La lumière est une production céleste qui, en passant à travers la matière, ne perd rien de son caractère originel, mais atteint à un haut degré de splendeur, couleur de l'air, couleur de l'ombre, couleur d' « air », de lumière, du froid, de l'eau, spirituelle, fondamentale. La lumière de « Paix profonde » à cinq pétales d'or visibles et invisibles.

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Unica Zürn

Rédigé par Grégory Haleux le 21 janvier 2001

 

 

UNICA ZÜRN

 

   Je n'arrive à me penser que sous deux incarnations opposées : le miroir imaginaire et cette apparence visuelle qui est dans le miroir. On comprend une telle attitude de jumeaux. Non loin de la côte, j'ai horreur de la perte de contact vital avec le rêve. La fixité des peurs de mon enfance s'éteint.
   Je dois me soumettre au monde et accepter de passer par l'épreuve du diable, qui veut m'apporter tout son concours. Dans un aéroport, une grande ville, une autoroute, une rue, un sex-shop, un magasin, un hôpital, et dans l'entrée d'une maison particulière, je m'encourage à utiliser l'espace, à avoir conscience de son importance, à en faire un centre de pèlerinage. Vivante machine qui part n'importe où, n'importe quand, jusqu'à l'épuisement, j'abandonne mes promenades dans ses îlots de société.
   La vie n'existe pas, elle n'est qu'une amnésie. C'est un grand mal natal qui ne concerne que l'infiniment petit. La fêlure de l'être y trouve son origine.
Ça me fait peur et ça me séduit, ça me fait danser. Ce défi irrelevable que je lance, comme pratique sexuelle, à un compositeur de chansons aveugle.
   Je ne peux vivre hors le quotidien. La répétition de geste ou de paroles me conduit à des suicides absolus, toujours impulsive et immature. Je conduis, en public, une danse de possession et ne laisse aucune trace physique. J'exhorte, menace, console, combat, annonce la catastrophe, suscite l'espérance. Le jour même où je suis transportée par le désir, l'opposition du corps aux relations avec l'entourage familial, le milieu, les autres, ma réduction à l'état de produit alimentant la violence de ma logique. J'enlace et embrasse mon mari, sorti blessé de la crise qui nous a séparés. Cet usage est lié à des affrontements tranquillisants.
   Un peu trop sûre d'elle, je ne peux renoncer à des principes conscients et avoués qui se confondent avec une certaine tactique morale. On porte un grand intérêt à ce que je dis de moi-même et principalement à ce que je ressens. Quand une femme dit qu'elle est amoureuse, on sait trouver la place juste, la
« bonne distance ». On impose des loisirs forcés, la solitude. Toutes les activités sont uniformisées, sans excepter les activités sexuelles. Avant d'être écrasée dans la moulinette, je dois répondre par oui ou par non, ou éventuellement par un point d'interrogation. Le Nous est constitué de quartiers disséminés dans de vastes espaces et reliés par des galeries. Je me trouve cantonnée de façon marginale dans un secteur de l'observable. La perception y est extraordinaire : je transforme ce lieu vétuste en un centre d'atonie, de langueur, où je me trouve renvoyée au vide de mon identité. Il en est encore ainsi dans les vastes zones du monde.
   Avec un visage rappelant confusément celui qui transparaissait à travers les roses célestes, je ne recule ni devant l'invraisemblable ni devant l'horreur. Avec un regard énamouré, je suis tout à fait à l'aise parmi les boudoirs et les fanfreluches, la lumière crue, les ombres portées, le vide étrange. Je présente du savon quand l'eau de la fontaine coule et je me livre à un jeu de massacre quand je m'aperçois que tout n'est qu'apparence et faux dans ce palais et que rien n'est bon à manger. J'accepte le fait que les personnalités sont fragmentées, que les vérités sont infiniment ambiguës. J'assume à mon gré toutes sortes de rôles dont je reste le maître mais, à échelle humaine, je suis quelque chose d'étranger, comme un véritable objet. On peut remplacer un objet par un autre.
   Des façades de boutiques, des intérieurs de bars, des appartements dans les beaux quartiers sont des pièges où se prend le désir. Je suis initiée aux jeux, menacée par les atteintes de l'homme, pourvu qu'il recoure à certains artifices. Fixée à un bâti métallique, on m'arrache tête et membres et, à l'aide d'une seule planche, on oriente la force magique, la danse des astres. J'assiste au spectacle.
   Dans une maison mystérieuse et labyrinthique, ne pouvant supporter autour de moi la présence d'aucune personne vivante, je retrouve le problème de la paranoïa. Je veux voir ce qu'il y a dedans, une bestiole très verte et de la taille d'un enfant. L'envol d'une chevelure et d'une boule de chiffons est une manifestation de ma féminité. Par une fente pratiquée dans le dos du vêtement, la main droite provoque un déchirement intérieur, crée une composition ouverte sous la robe blanche froufroutante.
   Désir de mélanges floraux, parfum d'enfleurage,
Éole d'une chaudière à tubes donnant des peintures, parfaite réussite, colorants aériens des images colorées des rêves.
   Je lui taillade sa cravate et sa chemise à grands coups de ciseaux. En haut du pont, la plate-forme se met à craquer, je me penche vers les objets à l'extérieur, l'ouverture sur le vide s'impose comme une fascination de la chute. J'ouvre de quatre coups de rasoir, une ombre a bougé rapidement. Appuyée au créneau ou dansant dans mon lit que baigne le clair de lune, enflammée par la rare beauté, j'ouvre la voie. Regardez l'ange entre les fleurs, sur une traverse horizontale de bois ou de pierre, il observe le combat enfermé entre deux murs. La lumière éclaire l'architecture, radieuse. Une maison ouvre un paysage immense de mer et de ciel confondus. Côte à côte sur une plaque unique, des regards amoureux, dans une ouverture arrondie, ou triangulaire, symbolisent le geste de vie. Perchée sur un objet instable, suspendue dans un espace sans profondeur, nymphe à l'écart, en plein vent sous le plafond de bois plat, je voulus encore révéler les confessions de la reine. Dans le lieu où l'on est, isolés, vus à mi-corps, dans les armoires d'une salle éclairée, des maîtres de soie, derrière la lumière, demeurent en situation semi-suspendue, parlent avec une lenteur condescendante à des peuples réunis dont chacun se dit l'empereur. Ils tournoyaient, ils embaumaient, ils exprimaient la naissance du désir.
Éteindre la lumière une jeune fille. Le collier d'or qui brille sur un manteau de velours. Si j'avais été prévenue, l'objet immobile se serait animé de vie silencieuse pour observer le spectacle du monde s'ouvrant sur le monde spirituel. J'aurais pu bondir réellement dans l'espace. On me fit sortir par la porte pour me rouer de coups. Des ombres très sombres et des lumières très claires formalisent mon langage, avec ses jeux purs et ses contrastes simultanés.
   Cette configuration me permet de voir le reflet de ma propre image en même temps que le dehors. La reproduction épinglée au mur se détache et devient paysage libre qui appelle à l'aventure ou à la conquête.

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Arthur Cravan

Rédigé par Grégory Haleux le 20 janvier 2001

 

 

ARTHUR CRAVAN

 

   À une vingtaine de kilomètres, à la mer, Arthur Cravan patrouille sur une vingtaine de kilomètres. Au large ! L'océan s'élargit, le grand océan dans lequel l'ennemi se noiera. A quelle destination, quel travailleur de la mer flottant comme un morceau de bois ? Qu'on l'appelle mer ou océan de lumière et de vagues duquel émerge de temps à autre l'horizon, c'est le lent ralentissement d'un océan d'images vers lesquelles le jeune poète tend les bras pour se jeter dans l'océan, vacancier bienheureux dans l'ouragan des espaces. Dans sa croisière, flottant comme une méduse, ceinturé d'algues brunes, Arthur n'a pas d'influence sur les vagues. Vers quelle île le héros est-il entraîné ? Sur les rives d'une lagune séparée de l'océan par un cordon de sable. Vieux palais délabré aujourd'hui, le World Trade Center, un des immeubles les plus hauts du monde !


   Arthur Cravan publia essais et poèmes dans une revue, fut graffiteur de métro, pratiqua un genre particulier de lettrisme, employa des matériaux de récupération comme éléments de construction, multiplia les stages, les conférences et les démonstrations, inventa le happening, créa un cabinet de lecture, instigua un attentat contre le World Trade Center, fut journaliste dans le plus grand magazine de reportage de l'époque, McClure, entra en anthropologie, fut bousculé dans la cohue, dirigea régulièrement le Metropolitan Opera, enseigna littérature et poésie dans diverses universités, organisa des collectes de solidarité, se consacra au saxophone soprano, prit le nom de Douglass, s'intégra rapidement aux avant-gardes américaines, acquit une réputation internationale en participant à de nombreuses expositions, invita Duchamp alors que la guerre venait d'éclater, fit l'expérience de l'inquiétante étrangeté, fut nommé professeur d'astronomie et de sciences spatiales, grimpa sur de vastes toits plats pour faire voler des cerfs-volants, observa des cerveaux de malades schizophrènes décédés accidentellement, fut bloqué à un carrefour dans un embouteillage, produisit des
œuvres au dessin rapide et vif sur fond rouge, entra dans l'orchestre du Capitol Theater, épousa une Reine Blanche d'échecs, traqua les alligators dans les égouts de la ville, devint girl au sein des Ziegfeld Follies, rédigea neuf livres de mémoires, fut graphiste dans le cabinet d'un architecte, peignit le premier tableau achrome de l'art moderne, rencontra des gangsters et des femmes puissantes, descendit les pentes vertigineuses d'un toboggan, placarda un visage d'assassin dans le métro, abandonna progressivement la figuration pour une composition simplifiée, cessa son activité picturale pour entreprendre des études d'histoire de l'art, vendit ses modèles au grand magasin Best & Co, chanta régulièrement dans un club-restaurant, publia Jardin infrarouge speaker absolu, se consacra entièrement à la photographie, réalisa un film sur la calligraphie japonaise.


   Knock-out au générique final pour clore pompeusement l'épopée sordide. Au centre de l'arène, sur le ring, kangourou néanmoins dandy, individualiste forcené, les mains vides contre un adversaire figuré par une ombre. Sa mort est ambitieuse, l'encourage à devenir acteur. Une esquive, une droite bien placée, lui font comprendre qu'il a parcouru une trajectoire extraordinaire.
Éphémère champion d'exception, minable Américain par amour.


   Arthur Cravan est tellement le personnage principal du XXè siècle qu'il affirma qu'il n'y a pas d'
œuvre d'art qui vaille. La dégradation, d'une pathétique authenticité, de l'homme cultivé, voit sa meilleure illustration dans certains épisodes de sa vie. On serait tenté de lui appliquer le « liquidé sous le masque de la bouffonerie » de Léautaud. Certains jours ordinaires, la « mise en abyme » de sa personne jouissait d'un prestige certain. Y prit part, notamment, André Gide, dans lequel s'épanouissait le tout-Paris. La célèbre invective de Gide fascina l'adolescent : « Une poignée de fins lettrés dominent l'univers de l'écriture ». Cravan rapporta les confidences de Gide s'adressant à un jeune garçon. Gide eut de nombreux admirateurs, parmi lesquels figurait un jeune homme : la nudité de la sensation de rêveries substantielles fit Cravan se connaître à lui-même, non point afin d'agir sur lui, mais au contraire pour laisser faire la vie. Il n'y eut rien de plus voluptueux. Dans cette relation parfois très amicale, la retenue devint évidentes - pleine de redites. La mort du temps lui-même accomplit une refente géographique. La voix juste de Gide, profondément littéraire : « Je sais bien ». Un incessant adieu du plus grand charmeur, qui niait qu'on pût faire de l'art avec des bons sentiments. « Être un homme, c'est pouvoir changer de masque à volonté ». Sans redouter d'être désuet et presque en affectant de l'être, insolent et tendre à la fois : « Il m'est difficile de t'aimer, parce que tu n'as pas connu la souffrance ». Secrètement attiré par les forces de mort, Cravan mit tout son génie dans sa vie. Son silence n'eut qu'un médiocre succès. Son individualisme contredisait celui de Gide. Il plia bagage. Gide se fragmenta et se désarticula. Mais Gide préférait ceux qui se sauvent à ceux qui sont sauvés. Les deux hommes s'admirent, se rencontrent dans leur admiration. Gide fait penser Cravan à un animal qui s'avance : sa peau est d'une texture particulière. Est-ce une espèce disparue, primitive ? Gros oiseau du monde, de la taille d'une autruche... Sa carcasse atteint un poids de quatre tonnes, sa viande sert à un sacrifice rituel. Il présente une silhouette massive, de courtes pattes, un corps glabre en forme de tonneau et une tête énorme.

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