Les plus dangereux sont en liberté

Rédigé par Grégory Haleux le 29 septembre 2012


couverture d'Aslan

 

Le 16 novembre prochain, aura lieu, au Centre Culturel Canadien, le XVIe Colloque des Invalides, cette fois-ci consacré à l'alcool (voir le programme). Et voilà que je retombe sur cet étrange roman de Pierre Hennion, Les plus dangereux sont en liberté (Les Presses du Mail, 1961) dont j'extrais ce passage (pp. 256-267) :

 

Le patron m'avait demandé d'aller enquêter rapidement au coeur même d'une famille d'Aire-sur-la-Lys. Il avait besoin de renseignements plus précis sur le milieu et la jeunesse d'une nouvelle venue, démente précoce juste pubère déjà classée parmi celles qui ne guériraient malheureusement pas.
Elle était entrée dans le service le jour de l'attentat, avait reçu son diagnostic mais possédait un dossier très incomplet. Délinquante futile — quelques menus larcins — elle avait été arrêtée par la police sur plainte d'un commerçant. Incarcérée brutalement elle avait été internée dans le service après expertise de psychiâtre dans sa prison même.
Delenclos y avait été à la place de Doffre, je n'étais pas, moi, qualifié.
Au cours de toute sa convalescence, Doffre n'avait cessé de s'intéresser à cette gosse dont il n'avait pas eu le temps de s'occuper et dont le malheur l'avait à la fois touché et intrigué. Sans arrêt, il avait demandé de ses nouvelles et indiqué la marche de son traitement provisoire.
Il était très intrigué par cette pauvre fille, mignonne délurée, et tombée dans un si triste milieu. Sans doute pensait-il à sa fille en la voyant chaque jour, car elle ressemblait vraiment beaucoup à Isabelle.
Je partis un soir vers l'heure du repas pour être à peu près sûr de trouver toute la famille nombreuse autour d'une table et d'obtenir ainsi le plus de détails possible. La route était libre, le temps était beau. Ivre de grand air, hors de l'asile et de sa vie étouffante, je fonçai au maximum, prenant mes virages en chasse-cul.
J'eus sur les lieux un mal fou pour dénicher, au fond d'une véritable Cour des Miracles, parmi un fouillis hétéroclite d'objets, un taudis innommable dont la porte branlante et ajourée, à côté d'un oeil de boeuf ovalisé par affaissement et bouché par une loque volante étaient les seules sources d'aération de l'habitation au toit incurvé, prêt à crouler.
Je frappai. Une voix dure, agacée, hostile, répondit après une attente :
— Entrez.
Une bouffée de graisse, de vinasse et de vieilles urines mélangées me dilata les narines quand je pénétrait dans l'unique pièce délabrée, sordide, dont une vue d'ensemble anéantit à jamais dans mon esprit l'utilité de l'assistance sociale, de ses pompes et de ses oeuvres.
Autour d'une table épaisse, noire, aux lourdes planches disjointes dont les trous étaient bouchés par des saletés de toutes sortes, assis sur des bancs crasseux dont les pieds étaient maintenus de travers par des fils de fer, se tenaient le père, sorte de gitan râblé, puissant, à la mâchoire carrée, au masque violacé, la mère, énorme, affaissée en bout de table, échevelée, sale, répugnante, aux seins énormes pendant et cherchant appui sur la table autour d'un faitout immonde qui lui servait d'assiette ; elle montrait de larges surfaces de peau malsaine par les déchirures d'une robe tachée et m'épiait d'un oeil bovin sous la boursouflure de ses paupières tandis qu'un jus écoeurant, glissait doucement de sa lèvre inférieure, huileuse et gonflée. Trois jeunes gens au regard mauvais, trois gamines à l'oeil éveillé, étonnées, fermaient le cercle ahurissant.
Pour tout ce monde, poussés contre les murs dont le gâchis subsistait par plaques sur les briques, trois lits seulement ; détériorés, rafistolés avec des planches de caisses et des clous à moitié enfoncés, chargés de matelas éventrés et de loques ignobles.
Un cri d'enfant attira mes regards vers le poèle à trois pattes — la quatrième étant remplacée par un tas de vieilles briques en pile mal ajustées. Là autour du feu, parmi des tas de pelures de légumes et des amas de cendres, il y avait trois caisses à savon, côte à côte, dans lesquelles trois bambins aux yeux noirs comme des braises, magnifiquement beaux malgré leur crasse et quelques bobos disséminés sur leur visage, s'agitaient sous leurs haillons, dans quelques loques qui voulaient les envelopper, sur la paille tassée, vieille et humide qui amortissait le contact de leurs petites fesses sur les planches rugueuses.
Ils me regardèrent en riant, agitant leurs bouclettes brunes et tendirent leurs petites mains vers moi.
— Bonjour à tous. Je m'excuse de vous déranger, je viens de la part du docteur Doffre, médecin-chef de l'asile de Pont-Allant,  pour vous donner des nouvelles de Brigitte, votre fille.
Personne n'avait répondu à mon salut. Un lourd silence haineux, m'enveloppa.
Le père s'adressa alors à la mère, bourru, se grattant la tignasse de ses dix doigts et d'une voix dure.
— Qu'est-ce qu'elle a encore foutu, ta saloperie, on s'en souviendra de cette ordure-là !
— Elle n'a rien fait monsieur, au contraire, je viens vous donner de bonnes nouvelles. Elle va mieux, sortira dans quelques mois pour reprendre le travail un moment.
— Ah bon, ça va, si c'est ça.
La glace était brisée. La mère voulut alors se lever sans doute pour me donner sa place, mais elle retomba lourdement sur son banc, et son front buta dans le fond de son faitout.
Le père hocha la tête, lui envoya une bordée d'injures avec l'approbation des fils, me prit à témoin de la saoulographie évidente, dit-il, de sa « rognure de vache ».
— T'en as encore avalé quelques kilos, saleté, va ! Tu ne tiens plus debout. Vous voyez, docteur, voilà comme je suis « rattendu chez moi ». Rien à bouffer, la dégueulasserie partout. Ah oui, va, salope ! lança-t-il sèchement avec le plus profond dégoût.
La femme se défendit :
— Et toi, combien que t'en as bu aujourd'hui ? Salaud d'ivrogne, fainéant, oui, fainéant, dégueulasse, satyre, satyre.
Elle voulut encore se lever, furieuse cette fois, tendit la main vers le poêle pour atteindre sans doute le tisonnier, s'en faire une arme vengeresse. Ce fut sa perte, elle s'affala sur le carreau avec un bruit mat. Les trois bambinos, habitués, continuèrent à me sourire et à babiller, tandis que les trois grands gamins relevaient la masse de leur mère. Remise sur son banc, elle se déchaîna :
— Il l'a violée, docteur, vous entendez ? Violée.
Elle s'étrangla, reprit de plus belle :
— ...après la petite, plus jamais elle n'a été comme une autre.
Puis, elle se mit à pleurer sur un même ton long, puissant, monotone, entrecoupé de reniflements. Les trois bambins cette fois ne rirent plus, ils accompagnèrent leur mère dans ses pleurs et ses gémissements. Moins à l'aise, le mari bafouilla, farfouillant dans ses naseaux d'un index rageur.
— Ne l'écoutez pas, docteur, elle est saoule, complètement noire. Elle voudrait qu'on m'emmène, comme ça elle pourrait mieux boire les Allocations Familiales des mioches ! C'est une salope, docteur, une saleté, un fumier, un rat d'égout crevé.
— Oui, monsieur, dit une des trois gamines, qui ne put aller plus loin car elle reçut du père une telle gifle, qu'emportée déjà par un mouvement de recul, elle fit un looping avant de se retrouver face contre terre.
Que pouvais-je faire, que pouvais-je dire ? Il y avait trop à faire, il y avait trop à dire. J'étais suffisamment annihilé.
Je pensais à des discours souvent entendus, aux quêtes, aux impôts, à des journées décrétées pour le bien des hommes touchés par le malheur ou la maladie, à la paperasserie dont je voyais ici le résultat : néant. Je pensais aux magnifiques bâtiments, aux bureaux splendides, aux phrases ronflantes, lutte contre l'alcoolisme, protection de l'enfance, suppression des taudis.
Des discours prometteurs me revenaient avec leurs phrases brillantes, humaines, touchantes, émouvantes. Que de paroles, de discours, de beaux écrits faudra-t-il donc encore pour supprimer à jamais cette honte ?
Les pleurs des trois chérubins, là, sans défense sur la paille de leur caisse à savon, plus que tout le reste, firent monter en moi une rage sourde. Etait-ce possible ce que je voyais là ?
Tandis que tout cela me passait par la tête, deux gendarmes firent irruption dans la pièce.
— Qu'est-ce qu'il y a encore ici ?
— On ne vous a pas appelés, dit le père sur un ton ferme et cassant.
— Non, mais nous, on est venu quand même.
Les fils s'étaient levés, naturellement prêts à la bagarre. Les filles s'étaient retirées de la table, reculées dans le fond de la pièce. Mais rien ne se passa.
J'en savais assez, le viol ou les viols de cette gamine par le père, par d'autres hommes peut-être, sans parler de l'ascendance du milieu, suffiraient à Doffre pour expliquer la démence précoce de Brigitte, peut-être plus sensible, moins adaptable  que ses frères et soeurs à ce taudis d'où elle provenait et auquel elle n'avait pas su se faire.
Je sortis avec les gendarmes. Ma mission accomplie, j'aurais voulu faire quelque chose pour cette famille, contre cette famille. Hélas !
La pitié me sortait par tous les pores.
Un gendarme m'expliqua qu'il était entré parce qu'en passant il avait lu ma plaque d'identité dans la voiture ; comme « ça gueulait ferme dans la boutique » il s'était souvenu qu'à cette heure-ci les Sourmaux étaient dangereux, parce que tous «  blindés».
— On a plutôt eu peur pour vous, on est venu voir, on ne sait jamais avec cette équipe.
J'appris à connaître par la sincérité des deux braves pandores ce que peut être la forêt vierge administrative et son « j'm'en foutisme ».
Le père avait violé sa fille Brigitte mais l'expertise n'avait rien conclu puisque « même les franges d'hymen étaient réduites depuis longtemps », avait dit le mèdecin-légiste ; et le passage « lisse comme un verglas, ouvert comme une porte de grange », ajouta l'autre gendarme.
Faute de preuves, le père avait été relâché pour lui laisser rapporter ses quinzaines, jugées indispensable aux besoins de la famille. J'ajoutai, « et pour toute sa vie. Il n'y a donc pas d'Assistance sociale dans le coin ? »
— Mais si , docteur ! Voilà cent fois que des gens bienveillants ou des personnes outrées du quartier nous appellent dans ce taudis pour cris « au secours », coups et blessures avec certificats médicaux pour violences. Nous les mettons au bloc, trois jours plus tard, il faut les sortir pour raison de famille nombreuse, enfants en bas âges, etc... etc... Voilà dix fois que nous faisons embarquer, avec le médecin du coin, les enfants à l'hôpital, à destination de la lugubre Assistance Publique. Dix fois qu'on les rend à la mère, sans même l'ébauche d'une enquête sérieuse. Inutile d'insister. Le toubib en a marre, nous en avons assez et ne voudrions plus y mettre les pieds. Si tout le monde s'en fout, nous aussi,  vous comprenez.
Je comprenais surtout que Brigitte était la première victime hospitalisée et qu'il y en aurait d'autres, même pour d'autres causes, telle que la tuberculose. Le plus vieux des gendarmes me dit sur un ton accablé :
— Bah ! et puis seraient-ils plus heureux les petits à l'Assistance, si des lois appliquées n'améliorent pas aussi ce triste refuge ? Ils sont habitués comme ça dès leur naissance, n'en connaissent pas plus. Ne perdez pas votre temps docteur, vous n'arriverez à rien, pas plus que notre toubib du pays qui lui aussi est un bien brave type. Vous avez compris ?
— Oui, si on veut... C'est plus que triste.
— Il y a plus triste, docteur, ceux-ci ont encore relativement une bonne gamelle. Je puis vous en montrer qui n'ont que des coups pour toute nourriture. Voyez-vous, docteur, quand le public crie « à mort » à l'adresse d'un assassin, contre un chauffard ivrogne, contre la petite Brigitte qui avait volé de petites bricoles, innocente qu'elle était devenue depuis son viol, sait-il ce qu'il dit ? A mort contre qui ? Le père ivrogne, fainéant, violent et violeur, la traînée de mère syphilitique, ivrogne, fainéante et sans soucis ? Qui faut-il mettre à mort : le créateur qui laisse le plaisir (et quel plaisir !) aux parents, le malheur aux enfants ? L'Etat qui se contente de statistiques, tant de tués sur la route, tant de viols, tant de crimes d'adolescents, tant de crimes de vieux, tant de fous et non seulement ne fait rien mais empêche de faire ceux qui ne demanderaient pas mieux mais se trouvent arrêtés, découragés ?
J'invitai les gendarmes à prendre un verre au café du coin, puis je retournai lentement vers l'asile.
Doffre fut scientifiquement enchanté de mon rapport, très bref. Par contre, il fut attristé par l'Histoire de sa petite Brigitte. Je l'importunai avec tout ce que j'avais vu et entendu. Je lui demandai de faire quelque chose.
— Je signalerai comme d'habitude, me dit-il, par des rapports dont on n'entendra plus jamais parler. Ça vous passera, ajouta-t-il.
— Mais enfin, monsieur Doffre, vous me dites tous ça.
— Non. Je vous dis : je ne puis rien faire d'autre et un autre ne pourra rien faire non plus. Dès maintenant, apprenez à n'être qu'un triste contemplateur de la misère qui ne devrait pas être mais contre qui vos efforts, votre pitié seront vains.
— Mais c'est impossible, ignoble, honteux.
— Ecoutez. J'avais il y a un bon moment dans ma clientèle rurale un père de sept enfants, atteint de tuberculose généralisée. Il refusait l'hôpital, la montagne, le traitement radical — « liberté » disait-il — acceptait les petits traitements qui ne l'empêchaient pas d'aller boire avec les copains — « égalité » disait-il encore — boire les allocations des gosses — « fraternité » disait-il enfin — j'ai tout fait, demandez à madame Doffre, pendant plusieurs années. J'ai même écrit à la Croix-Rouge internationale, devant l'incurie de tous. J'ai assisté alors, affolé et plein de haine contre la société, à l'horrible chose suivante : quatre enfants sont morts les uns après les autres de méningite tuberculeuse, un cinquième est bossu par suite du mal de Pott. Je vous jure que je n'ai rien à me reprocher, j'ai fait beaucoup plus qu'il ne m'était demandé, mais définitivement découragé, je ne vote plus depuis ce temps-là, et je n'achète plus les timbres anti-tuberculeux ou autres vignettes que je vois tous les ans avec un haut-le-coeur s'étaler partout, me demandant à quoi cela peut servir.
— Je suis découragé aussi, monsieur Doffre.
— Vous pouvez l'être, mon cher ami, être découragé, c'est à peu près tout ce que nous pouvons faire, nous les médecins, devant l'apathie grassouillette de gens impossibles à remuer, sourds et intouchables. Le cercle est ainsi clos et vicieux sur le malheur du plus grand nombre, le profit des autres
Dans la veulerie générale, il faut attendre le crime ou le grave délit pour protéger le reste de la collectivité contre l'ivrognerie, si on a eu le bonheur d'être épargné pour pouvoir être protégé soi-même. Cette petite Brigitte, au minois agréable, comme ses frères est ici dans le temps et au moment du viol, victime de l'ivrognerie.
Evidemment, Delanney, et soyez sans crainte, l'avocat du père, dans une envolée lyrique à faire pleurer toutes les mémères aura trouvé dans l'ivrognerie une atténuation au forfait alors que l'ivrognerie est un forfait elle-même. Brigitte est à charge de l'Etat pour toujours, d'autres membres de la famille vont suivre.
Je trouvai tout cela plus que répugnant.
— C'est encore bien pire, Delanney, Brigitte est à l'asile. Après plusieurs sorties, elle rentrera un jour définitivement pour finir ses jours ici tandis que son père continuera à boire, à souiller peut-être ses autres filles, les unes après les autres, tandis que la mère continuera à se saouler de chagrin. Il fera une hallucination, un délire onerique alcoolique, sera mis au bloc d'abord, à l'asile ensuite, puis, sortira après une cure de désintoxication. L'atténuation de sa responsabilité reconnue par les juges du fait de son passage à l'asile lui confèrera désormais une sorte de contrat d'irresponsabilité. Meurtres, vols, viols, brutalités, mutilations de sa femme par jalousie d'imagination, tout pourra suivre, tout s'arrangera désormais pour lui.
Les jurés acquittent des individus qui devraient à l'exemple de la Belgique être mis définitivement hors d'état de nuire, hors de la société normale et au travail obligatoire pour subvenir aux besoins de ceux qu'ils ont engendré pour un avenir misérable et n'ont pas trouvé dans la liberté le moyen de mourir. Ils le feraient de force, ainsi.
A quand donc le bagne à vie pour les ivrognes incurables ? Ici encore, la société doit choisir entre la liberté des ivrognes ou sa propre sécurité. Le problème devient brûlant, épouvantablement tragique.
— J'avais déjà entendu ça pour les malades mentaux.
— Pourquoi des lois pour défendre la pourriture de la société, tenter de sauver la tête ou la liberté de gens bons pour le bagne puisque cela se fait toujours aux dépens de la partie du monde, pour tout , absolument tout ?
— Plus tard, j'en suis sûr monsieur Doffre, l'image de cette petite Brigitte parmi combien de milliers et que l'on connaît et que l'on ignore me suivra toujours avec celle de son taudis.
— Vous aurez malheureusement le temps d'en voir tant d'autres si vous êtes, même un court instant, médecin de campagne ou de bas-quartiers, mon pauvre ami ! Il faudra vous endurcir beaucoup, tout en faisant malgré tout plus que votre devoir. La Suède, la Norvège, la Finlande n'étaient-ils pas les pays les plus ivrognes du monde ? Ils sont devenus par quelques lois simples, mais appliqués sans faiblesse, les pays les plus sobres du monde, c'est l'exemple-type.
 

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