Flache et baou chez Rimbaud-Nouveau

Rédigé par Grégory Haleux le 22 décembre 2014

Alors que je relis pour la troisième fois l'étude d'Eddie Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud, je découvre la critique que lui consacre, dans son blog Rimbaud ivre, Jacques Bienvenu. Celui-ci, malheureusement, ne dit rien de l'argumentation principale et se contente - est-ce malhonnêteté ou bien le produit d'une lecture superficielle et bornée ? - de commenter des points de détail. Parmi ceux-ci, il y a la question intéressante du baou.

 

Rappelons que c'est dans le poème « Dévotion » des Illuminations qu'on peut lire :

 

Baou. - l'herbe d'été bourdonnante et puante.

 

Ce terme, baou, a donné lieu, de la part des exégètes rimbaldiens, aux explications les plus fantaisistes, que rappellent Eddie Breuil : l'aboiement du chien, bow-wow, la transcription phonétique de l'exclamation bow, une allusion au latin bahus,  le mot malais bau, etc. Eddie Breuil offre une explication bien plus simple et logique : baou est un mot provençal, désignant une herbe que l'on utilisait comme litière. Ainsi l'apposition « l'herbe d'été bourdonnante et puante » dans les Illuminations est-elle lumineuse. Cette question de langue amène surtout à s'interroger sur le rôle de Nouveau auprès du poète ardennais : natif de Pourrières, il maîtrisait la langue provençale.

 

Notons qu'avant Eddie Breuil, un autre avait déjà proposé cette définition. C'est en effet dans le bulletin n°4 de Parade Sauvage (mars 1988), en un article intitulé « Encore du bourdonnement autour du "baou" » que John Little rend compte de sa découverte, issue de sa lecture de Marcel Pagnol chez lequel il rencontra le mot baouco, avec le sens d'herbe. Malheureusement, écrire dans une revue d'études rimbaldiennes n'implique pas nécessairement de savoir chercher et c'est ainsi que John Little assène que le mot ne figure pas dans Lou trésor dòu Felibrige de Frédéric Mistral alors qu'on y trouve bien la définition de bauco, qu'Eddie Breuil reproduit... Il ne le trouve pas non plus dans le Dictionnaire provençal-français d'Honnorat quand il y a une entrée bauca parlant d'herbe... Little en vient à rejeter l'hypothèse de l'origine provençale du terme chez Rimbaud avec cette perle : « Il paraît peu probable que Rimbaud, malgré tout l'intérêt qu'il portait aux langues, ait rencontré baouco en provençal. Le bon sens nous incite également à exclure le cheminement du mot jusque vers les Ardennes. » Et nous avons là une nouvelle démonstration de l'ignorance de Germain Nouveau par un rimbaldien...

 

Revenons à Jacques Bienvenu commentant l'hypothèse d'Eddie Breuil que la présence de ce mot pourrait être l'un des multiples signes que derrière les Illuminations se cache Nouveau : « Mais comment comprendre, interroge-t-il, que dans le poème Ouvriers qui serait aussi de Nouveau selon Eddie Breuil, on trouve le mot « flache », ardenisme [sic] typiquement rimbaldien ? »

 

Le contexte de l'apparition de ce mot dans le poème « Ouvriers » est le suivant :

 

Dans une flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons.

 

Si Jacques Bienvenu dit le mot « typiquement rimbaldien », c'est bien sûr parce qu'on le trouve également vers la fin du « Bateau ivre ».

 

J'ai voulu me rendre compte à quel point le terme pouvait être considéré comme un « ardennisme » et je constate qu'en dehors de commentaires de rimbaldiens il est très peu mentionné spécifiquement comme tel... Il faut savoir, en effet, que flache est la première forme française du mot flaque, et qu'il s'est ainsi maintenu dans de nombreuses régions, certes au Nord et jusqu'en Lorraine, mais également dans les Vosges, dans le Centre, et jusque dans les Pyrénées... Ainsi, dans un article de Parade Sauvage n° 7 (janvier 1991), « Sur quelques régionalismes des Poésies », Albert Henry, tout en le considérant comme un ardennisme, précise qu'il « était en même temps un régionalisme d'aire étendue ». Mon interrogation est alors celle-ci : puisque flache est un régionalisme répandu dans toute la France, qu'il n'est pas spécifiquement ardennais et que, comme ardennisme, il ne semble pas très courant (je ne trouve aucune littérature l'indiquant), qu'est-ce qui prouve que Rimbaud (en admettant pour l'instant que Rimbaud est l'auteur d' « Ouvriers ») l'a forcément entendu enfant et ne l'a pas plutôt, par exemple, entendu dire par un non-Ardennais ou lu quelque part ?

 

Je constate alors que le terme est présent dans plusieurs dictionnaires du XIXe siècle, sans être toujours mentionné comme régionalisme... Ainsi du Littré, avec le sens qui nous importe : « une mare d'eau dans un bois dont le sol est argileux ». On le trouve également dans la plupart des dictionnaires de rimes... comme celui de Napoléon Landais ou bien encore celui d'Hippolyte Tampucci, A, E, I, O, U, manuel-dictionnaire des rimes françaises.

 

Si aujourd'hui les dictionnaires ne citent que Rimbaud, je remarque qu'il n'est pas le seul auteur à utiliser le terme et que Jean Richepin en a fait quelques beaux usages : « Çà et là, une flache d'eau miroite refletant le ciel bleu d'avril, et semble une glace de saphir encadrée de satin vert. » (« Paris-Province »" in Le Pavé, croquis parisiens, 1883) ; « La rivière coule à peine, et semble dormir. Ce n'est plus même la rivière ; c'est une flâche presque marécageuse. » (« Album intérieur - X. Paysage »" in Le Pavé, croquis parisiens, 1883). Albert Henry va même jusqu'à dénombrer sept emplois par Richepin ! Mais ils datent de 1883 ou des années suivantes et Albert Henry précise : « Il y a des chances, d'ailleurs, que Richepin doive à cet Arthur Rimbaud la connaissance de flâche, 'mare', via Le Bateau ivre »... Où l'on voit, encore une fois, le réflexe de tout ramener à Rimbaud.

 

Je fais cependant une découverte qui pourrait bien bouleverser cette question de l'ardennisme flache. Je trouve, en effet, chez un autre poète et antérieurement au « Bateau ivre », l'emploi du mot, de surcroît en rime. Ainsi lit-on, daté de 1865, dans le poème « Villanelle réaliste » (in Les Diables bleus, Alphonse Lemerre, 1870) de Joséphin Soulary, ce remarquable alexandrin :

 

La rainette gloussait dans les joncs de la flache.

 

Il serait difficile de prétendre que Soulary a forcément puisé chez Rimbaud... Par contre, il n'est pas aberrant de supposer que Rimbaud a emprunté à Soulary puisqu'on sait qu'il l'avait lu : il le mentionne dans sa lettre, dite « du Voyant », du 15 mai 1871... On pourrait opposer, certes, qu'il le fait en le dépréciant, le rangeant dans les « formes vieilles », parmi « les gaulois et les Musset ». Mais il suffit de répliquer que Baudelaire, « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » selon Rimbaud, fit l'éloge de Soulary... Ou bien encore que le compagnon Paul Verlaine lui envoya en 1866 ses Poëmes saturniens avec « hommage d'admiration » et dira encore en 1891 « Soulary se créait un juste nom en travaillant, quelquefois exquisement, dans cette partie de l'art [le  sonnet] ».

 

Ici, quelques remarques et questions :

 

On peut supposer que Rimbaud, en utilisant le mot flache dans le « Bateau ivre », emprunte à Soulary, d'autant plus que, comme nous le rappelle la notice consacrée au poème dans le récent Dictionnaire Rimbaud (Robert Laffont, coll. Bouquins, 2014), il « a notamment soulevé la question de savoir quels pouvaient en être les sources et les emprunts; tant il apparait qu'il constitue « un amalgame de lectures et de rêves d'évasion » (André Guyaux)  ». Ainsi ne pourrait-on pas ajouter Soulary aux références déjà trouvées (Chateaubriand, Gautier, Banville, Figuier, Verne, Poe, Baudelaire, Dierx, etc.) ?

 

Au contraire de l'opinion selon laquelle Richepin a forcément emprunté flache à Rimbaud, ne pourrait-on pas supposer le contraire si l'on considère que Richepin usaient de différents registres de langage, le familier, l'argot, le patois, etc., comme on le voit dans sa Chanson des Gueux (1876) ? Albert Henry, dans son article déjà cité, sur les régionalismes chez Rimbaud, ne donne qu'un exemple d’occurrence de flache chez Richepin, et ne le choisit pas, dit-il, « sans quelque « méprise ». Il est pris au récit Le Cadet (1890) : « la vallée avec ses flâches dormantes, devinées à la buée bleuâtre qui dansait aux pointes de l'osier. » Henry ajoute : « Quelle vallée ? Celle de l'Oise en Thiérache... la jeune Oise d'Arthur Rimbaud » (référence au poème « Larme » : « Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise ? »). Mais ce que n'indique pas Henry (ou bien est-ce dans cet oubli qu'il faut voir la « méprise » ?), c'est que le père et toute la famille paternelle de Richepin sont originaires d'Ohis en Thiérache, que Richepin y alla fréquemment en vacances, et qu'il y était assez attaché pour écrire Miarka, la fille à l'ourse (publié, comme Le Pavé, en 1883), roman se passant dans ce pays de la Thiérache et contenant de nombreux exemples du patois local...
Osons préciser que 1883 est également la date de la révélation du « Bateau ivre », dont nous ne connaissons que la copie de Verlaine ; que celui-ci le révéla en novembre de cette année et que Le Pavé et Miarka sont respectivement parus en mai et juin. Ne peut-on pas alors parler d'une antériorité de Richepin sur Rimbaud-Verlaine quant à cette utilisation de flache ?
Bien sûr, on peut penser que Richepin, qui fréquentait Rimbaud au début des années 1870 a pu connaître alors le poème.

 

Revenons à Joséphin Soulary et essayons de résoudre ce mystère : comment ce poète, né et mort à Lyon - localité, convenons-en, plus proche de la Provence que des Ardennes -, a-t-il pu utiliser le mot flache en 1865 ? Les réponses possibles ne manquent pas :
- Soulary est l'un des premiers, au XIXe siècle, à avoir remis au goût du jour cette forme ancienne qu'était le sonnet ; Sainte-Beuve disait de lui qu'il possédait « à merveille la langue poétique de la Renaissance » et employait « un vocabulaire très large, toujours choisi » ; Jules Lemaître parlait quant à lui d' « un poète intéressant qui n'est pas du tout de Paris et qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble être venu d'Italie et dater de la Renaissance » : aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce qu'il emploie la forme ancienne flache ;
- le sonnet dans lequel apparaît le mot est aussi, comme l'indique le titre, une villanelle ; comme l'implique cette forme ancienne, le poème est bâti sur deux rimes, -oi et -ache : et si Soulary avait consulté, à la recherche d'un mot en -ache, l'un de ces nombreux dictionnaires de rimes où l'on trouve flache ?
- le terme n'est pas inconnu dans le Lyonnais puisqu'on y trouve un lieu nommé Les Grandes-Flaches. Dans son Dictionnaire étymologique du patois lyonnais, Nizier du Puitspelu présente flaches comme une variante de blaches, désignant soit une plante marécageuse soit un sol humide et des friches marécageuses.

 

Reste à considérer l'hypothèse selon laquelle, d'après Eddie Breuil, le poème « Ouvriers » ne fut pas écrit par Rimbaud mais par Nouveau. Dans ce cas, d'où lui vient le mot flache ?
Il est possible, pour commencer, qu'il l'ait connu par Rimbaud lui-même, si l'on admet que c'est un ardennisme. Il peut aussi, tout autant que Rimbaud, l'avoir entendu de la bouche de Jean Richepin dont il fut aussi un proche, au point de voyager également avec lui : nous avons vu que le mot peut aussi bien provenir de la Thiérache de Richepin que des Ardennes de Rimbaud. Enfin, il peut aussi avoir lu Soulary : et je pressens entre les deux poètes plus d'affinités qu'avec Rimbaud - qui, comme on l'a vu évoque Soulary avec un certain mépris -, ne serait-ce qu'à travers cet humour empreint de mélancolie dont témoigne bien « Villanelle réaliste » (et notons que Soulary commence à se faire connaître avec un recueil intitulé Sonnets humouristiques).

 

Mais il y a encore une explication, correspondant à une acception de flache dont nous n'avons pas encore parlé et dont l'emploi est à la fois technique et peut-être aussi courant sinon plus que celui du régionalisme : quand il s'agit des routes, flache désigne, outre un enfoncement du pavé, toute dépression présente sur les routes et chemins, concavité apparente quand il a plu. Ainsi trouve-t-on beaucoup le terme dans les annales des ponts-et-chaussées, les essais sur les entretiens des routes, les rapports de conseils municipaux... Je suppose que le terme a dû circuler dans le langage courant, autrement que comme régionalisme. Ne peut-on penser que c'est aussi ce sens qui est présent dans « Ouvriers » puisqu'il s'applique à un « sentier assez haut » ?

 

Pour conclure, disons que le serpent se mord la queue : flache est un ardennisme parce que l'ardennais Rimbaud l'a employé et c'est pourquoi il est typiquement rimbaldien mais on pourrait tout aussi bien le dire un lyonnisme soularyen ou bien un thiérachisme richepinesque voire un rimbaldisme novelien ou un novelisme des ponts-et-chaussées...

 

J'allais oublier de mentionner une belle coïncidence : en patois de la Suisse romande, flache désigne un foin de marais qu'on récolte pour faire de la litière, comme le baou !

 

 

 

 

Classé dans : Lectures - Mots clés : Arthur Rimbaud, Germain Nouveau, Joséphin Soulary, Jean Richepin - 10 commentaires

Je est un autre, Je a bu son Verre comme un apôtre

Rédigé par Grégory Haleux le 07 novembre 2014

 

 

 

 

 

En attendant de lire l'ouvrage d'Eddie Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud, qui, avant même que quiconque l'ait consulté, irrite déjà (voir à ce sujet le réjouissant billet de notre ami le Tenancier), je me suis plongé, histoire de me remettre dans le bain des Illuminations, dans les premiers numéros de Parade sauvage, revue d'études rimbaldiennes. C'est du sérieux, mais... on n'y manque pas de matière à rire ! Lire certains de ces exégètes rimbaldiens qui pratiquent l'hallucination simpliste ou baroque donne une bonne mesure du mythe que constituent la vie et l'oeuvre de Rimbaud et de ce que celle-ci, sacrée, est comparable, selon le mot de Breton, à une oeuvre maya.

 

Parmi tous ces articles, l'un m'a particulièrement troublé, le délire interprétatif y étant poussé si loin que je me suis demandé si ce n'était pas un canular... Il est signé Claude Zissmann - docteur en médecine, psychiatre, auteur de deux petits ouvrages dont l'un est intitulé - tiens, tiens ! - Ce que révèle le manuscrit des Illuminations (Le Bossu Bitor, 1991)... Cet article, « Un brelan de maudits », est paru dans Parade Sauvage n°11 en décembre 1994, rendons lui hommage - et, par lui, à tous les rimbaldiens enfiévrés - car, comme le dit le poète, « on n'est pas sérieux quand on n'a pas tous les jours vingt ans ».

 

Le propos est de montrer, ainsi que l'annonce l'auteur en ouverture, que « jamais, dans l'histoire de la création littéraire, rencontre ne s'est avérée aussi féconde que celle d'un trio d'homosexuels, Rimbaud, Verlaine et Nouveau, qui, dans leur oeuvre concertante, ont, par l'effet d'une géniale alchimie, caché leur inavouables amours »... Programme aussi édifiant que terrifiant... Mais dans le détail, il s'agit surtout de montrer que l'oeuvre de Nouveau procèderait essentiellement - le mythe impose cette idée - de Rimbaud (et de Verlaine), qu'elle ne ferait que s'inspirer de la poésie du Voyant, l'imiter, la pasticher, la citer, y renvoyer d'une façon ou d'une autre, et ne parlerait, la plupart du temps, que de Rimbaud.

 

Je ne nie pas que Nouveau ait pu, surtout en ses débuts, imiter, s'inspirer de telle ou telle pièce de ses camarades, quelquefois reprendre une image - non plus qu'à l'inverse Rimbaud en ait fait autant, ce qui n'est jamais suggéré dans l'article (sauf une fois : le « trouble nouveau », dans « Vies (II) », non seulement est repris à Verlaine, mais en plus c'est Nouveau !) -, mais les nombreux exemples commentés que nous offrent Zissmann relèvent, à mon sens, de la fantaisie et de la sornette. Ainsi, le vers « Blotti dans un parfum de lessive rieuse »  - ce vers que Breton donna en illustration de la « merveileuse rosée verbale » de Nouveau - n'existerait pas sans la phrase de Rimbaud « Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant »... ; si Nouveau écrit « Noirs alchimistes, verts sorciers », ce serait parce que Rimbaud, quelque part, parle de « noire alchimie » et, ailleurs, associe l'alchimie à la couleur verte..., etc.

 

Zissmann voit plus que ces rapprochements - excessifs ou vraisemblables : il perce le mystère, à croire que la fréquentation de l'oeuvre de Rimbaud donne à certains le don de Voyance. Il ne se limite pas à comprendre que tel ou tel poème « s'inspire manifestement » de tel autre, mais il sait voir qu'il fait « secrètement allusion » à ceci ou cela, ce qu'il « cache », la « vraie signification ». Ainsi, de Nouveau, « La Dompteuse » « cache, sous ce camouflage, une histoire réelle, celle de la liaison de Rimbaud, la dompteuse, et de Verlaine, le vieux lion » ; « Cadenette » « cache, sous une affabulation communarde, l'histoire de sa liaison avec Verlaine », Cadenette étant Verlaine... ; le poème en prose « Notes parisiennes » - dont j'apprends, dans le récent Dictionnaire Rimbaud, qu'il précède sans doute les Illuminations, « pastiche cocassement » les Illuminations, « cache une évocation fantaisiste des étapes de la vie de Rimbaud »...

 

Le comble est atteint par son interprétation de « La Chanson du Troubadour », daté de 1903. Voici d'abord le poème :

 

 

 

LA CHANSON DU TROUBADOUR

 

I

 

Sous la loi d'Esclarmonde
Ranger la terre et l'onde
Me ferait grand honneur !
Mais d'embrasser Glycère
Un bonheur si vulgaire
Ne m'est pas un bonheur !

 

II

 

De trouver sans meringue
Une rime à Béringue
Ne serait sans valeur !
Mais, n'ayant ni sou ni maille
D'avoir quelque marmaille
Me serait grand malheur !

 

Fait à Aix
15 Avril 1903
(aux portes de l'Eglise du St-Esprit !)


 

 

 

Commentaire de Zissmann : « Traduit en clair, ce poème, en effet, dit ceci : Il serait grandement profitable à ma réputation d'être le chevalier d'une noble dame ! Mais coucher avec une courtisane ne fait pas mon bonheur. J'apprécierais fort d'être l'amant de Rimbaud ! Mais je tiendrais pour un grand malheur de me retrouver sans un sou vaillant à la tête de quelque marmaille. » Parce que, voyez-vous, Béringue, c'est forcément Rimbaud... Ce poème, donc, « livre le secret des amours réelles et fictives du nostalgique auteur des Valentines ». Prodigieux, n'est-ce pas ?

 

Le délire critique atteint de hauts sommets au sujet de ces Valentines. Rappelons que la plupart des pièces de ce recueil - auquel travailla Nouveau vers 1885 mais qui ne fut publié que posthumement - furent inspirées par une certaine Valentine Renault, présentée par Nouveau comme une jeune normande. Certains ont douté de l'existence de cette jeune femme dont on ne sait rien d'autre que ce qu'en dit Nouveau - mais, une simple recherche (c'est magique aujourd'hui) et j'ai peut-être trouvé une piste probante : dans le Journal Officiel de la République Française, je remarque l'existence d'une Valentine-Albertine Renault, née le 19 juin 1869 à Sanvic (Seine-Inférieure), demeurant en 1932 au Havre... Cette Valentine était donc du Havre (Sanvic lui est aujourd'hui rattaché) comme celle de Germain Nouveau qui écrivait, s'adressant à Valentine : « Le Havre a votre amour, et d'une ; / Son port, et de deux ; qu'il soit fier ! » (in « Marseille »).

 

Zissmann, plus que douter de cette Valentine, est persuadé qu'elle cache... Rimbaud, bien sûr... et que sur les cinquante-deux poèmes du recueil, la moitié se rapporte à... Rimbaud... Sa lecture du premier poème du recueil, « La Rencontre », est d'un haut comique. D'après lui, le poème raconte la première rencontre de Nouveau et de Rimbaud en novembre 1873. Peu importe que la scène du poème se passe en été - « Nouveau nous induit en erreur » et c'est peut-être l'été de la Saint-Martin... Le dernier vers, « Juin, quatre-vingt cinq, minuit... presque », ne peut être alors celui de la rencontre, et c'est bien sûr sa date de composition ! L'exégète ne prend pas la peine d'expliquer pourquoi Rimbaud dans le poème porte une robe à fleurs, car cela va de soi : c'est qu'il est souvent travesti en poésie. Qui est la Clémence que Valentine-Arthur a emmenée avec elle ? C'est, toujours selon Zissmann, le peintre Jean-Louis Forain dont notre lecteur voyant est persuadé qu'il a présenté Rimbaud à Nouveau. Le « Verre » de l'avant-dernier vers, « désigne secrètement Rimbaud »... Vous avez saisi ?

 

Et j'en viens à ce qui m'importe - tout ce qui précède n'était qu'un prétexte :

 

Zissmann ne parle pas, c'est bien dommage, d'un poème de Valentines. Pourtant, il est intitulé « Le Verre », il ne peut donc, lui aussi, que « désigner secrètement Rimbaud ». Le voici :

 

LE VERRE

 

Madame, on m’a dit l’autre jour
Que j’imitais… qui donc ? devine ;
Que j’imitais Musset : le tour
N’en est pas nouveau, j’imagine.

 

Musset a répondu pour nous :
« C’est imiter quelqu’un, que diantre !
Écrit-il, que planter des choux
En terre… ou des enfants… en ventre. »

 

Et craquez, corsets de satin !
Quant à moi, s’il me faut tout dire,
J’imite quelqu’un, c’est certain,
Quelqu’un du poétique empire.

 

Je m’élance sur son chemin
Avec la foi bénédictine ;
Cherchez dans tout le genre humain.
Eh ! bien… c’est elle Valentine.

 

On ne peut copier son air,
Ses propos et son moindre geste,
Mais son cœur ! mais son esprit fier !
Je peux attendre pour le reste.

 

Ça me conduira qui sait où ?
Je crois être elle, ma parole !
Au lieu de dire : je suis fou,
L’autre jour j’ai dit : je suis folle !

 

Ma personnalité, ma foi !
S’est envolée, et ceci même,
Mes vers sont d’elle et non de moi,
Si toutefois elle les aime ;

 

Ce serait par trop hasardeux
Que de mettre tout un volume
Sur son dos, si nous sommes deux,
Je suis seul à tenir la plume !

 

Oh ! bien seul ! ne confondons pas,
Je suis parfaitement le maître ;
Car des fautes ou de faux pas
Elle ne saurait en commettre.

 

Vous voyez, c’est bien différent
De ce que racontait l’histoire.
Ah ! Si son verre était moins grand,
J’aurais voulu peut-être y boire…

 

Il est bien grand, en vérité !
Ne croyez pas que je badine ;
Je boirai donc à sa santé,
Dans le Verre de Valentine.


 

 

 

Voyez-vous où je veux en venir ? où en est venu Zissmann sans le dire ?

 

Mes vers sont d'elle et non de moi. Ce serait par trop hasardeux que de mettre tout un volume sur son dos : si nous sommes deux, je suis seul à tenir la plume ! Vous voyez, c'est bien différent de ce que racontait l'histoire !

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